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Témoignage V012

Étalant du sang d'autres victimes sur son corps, elle s'est fait passer pour blessée afin d'être aidée par la Croix-Rouge.

Je suis née d’une famille qui comptait douze enfants. Lors du génocide, j’avais 20 ans et j’étais élève en quatrième année secondaire. Ma famille préparait le mariage de mon frère qui était prévu le 9 avril ; c’est pourquoi toute la famille était allée à Kabuga, chez la fiancée de mon frère, pour la cérémonie de dot. Ils ont continué la cérémonie malgré le couvre-feu. Mais il n’y a pas eu de mariage.

Toute la famille a été décimée le 8 avril : mes parents, mes six sœurs et cinq de mes frères. Mon frère et moi sommes les seuls rescapés de notre famille. Plus de quarante personnes ont été tuées par balles, avec des machettes ou poignardées par les Interahamwe dans la maison où la cérémonie de mariage se préparait.

Je crois que la famille de la fiancée de mon frère avait été ciblée parce que le père avait été prisonnier politique en octobre 1990. J’ai survécu parce qu’au moment de la tuerie, j’étais partie m’approvisionner au marché.

En effet, alors que j’étais au marché, un voisin est venu en courant me dire que je ne devais pas retourner à la maison parce que tout le monde avait été tué et la maison brûlée. Je me suis enfuie à Masaka. Le voyage n’a pas été difficile parce qu’à ce moment-là, ils se concentraient surtout sur les meurtres politiques et la population générale n’avait pas encore été mobilisée.

A Masaka, les Hutu et les Tutsi, qui ne voyaient pas encore le problème en termes d’ethnie, s’étaient rassemblés pour se protéger. Puis, un véhicule qui portait des haut-parleurs est arrivé. Les haut-parleurs demandaient à Bene Sabahinzi (terme utilisé par des extrémistes Hutu pour désigner les Hutu) de se réunir et d’aider les tueurs.

Nous avons été choqués car les Hutu se sont séparés des Tutsi. Tout à coup, on a vu les hommes Hutu se peindre le visage avec de la craie et se couvrir de feuilles de bananiers. Ils avaient des sifflets et frappaient sur des conserves. Nous avons vu alors des maisons brûler.

Je suis allée à l’église de Masaka pour demander refuge au prêtre. J’étais avec d’autres femmes et trois jeunes hommes. Le veilleur nous a dit que le prêtre n’était pas là. Nous l’avons supplié et il nous a cachés dans la pièce où l’on enseigne le catéchisme.

Il était nerveux, parce qu’en tant que Hutu, il pouvait avoir des problèmes en nous cachant. Pire encore, nous avons appris que le prêtre étranger était là, mais qu’il ne voulait pas que des gens viennent dans l’enceinte de l’église.

Il s’était enfermé à l’intérieur et avait dit au surveillant de ne laisser entrer personne. Il fallait donc que l’on soit très silencieux pour ne pas lui causer d’ennuis. Je suis partie seule à 2 heures du matin, avant que le prêtre ne découvre que j’avais été là.

Cette nuit-là, je ne savais pas où j’allais. J’avais juste le sentiment que si je traversais le fleuve de Nyabarongo et que j’arrivais à Gitarama, je pourrais trouver ma tante et me sentir en sécurité.

Quand j’ai traversé la commune de Kanombe, j’ai vu des piles et des piles de cadavres. J’ai déchiré ma carte d’identité pour avoir plus de chances d’arriver à Gitarama. J’entendais des coups de feu de partout. Je suis arrivée à Mulindi, près de de Ndera, très tôt le matin.

Je suis arrivée à un barrage routier ; il y avait des cadavres juste à côté du barrage. Les soldats qui le surveillaient m’ont demandé ce que je faisais là et si j’étais au courant du couvre-feu.

Ils m’ont demandé si j’étais Hutu ou Tutsi. Je leur ai dit que j’étais Hutu et que j’allais rendre visite à ma mère malade. L’un d’eux a répondu : « Oublie-ça. Tu es une femme qui marche seule la nuit, sans pièce d’identité et qui dit être Hutu. On ne veut plus de tes combines ». Il m’a montré la pile de cadavres à côté et a ajouté : « Assieds-toi là, tu vas bientôt rejoindre les autres ».

J’ai inventé un nom pour mon père et j’ai insisté sur le fait que le Bourgmestre de Rubungo était mon oncle paternel. Ils m’ont battue mais j’ai continué à leur raconter la même histoire. Je les ai convaincus même s’ils ne semblaient pas l’être a priori. L’un d’eux m’a dit : « Si tu mens, tu seras tuée ailleurs de toute façon ».

Pendant tout ce temps, j’ai réalisé que les femmes étaient particulièrement en danger aux barrages routiers qui étaient devenus des centres locaux d’exécutions, d’extorsions d’argent et de viols.

Je suis partie vers l’hôpital psychiatrique de Caraes à Ndera. Mais quand j’ai appris que même dans cet hôpital, les Tutsi perturbés mentalement avaient été tués, je me suis rendue compte que je ne pouvais pas rester. Je suis partie vers Kuri cuminakabiri. Il y avait tellement de corps sur la route que les véhicules ne pouvaient pas passer.

De loin, j’ai vu un véhicule de la Croix-Rouge qui emmenait des blessés. C’était le début de la soirée du samedi 9 avril. J’avais peur que la Croix-Rouge ne me prenne pas parce que je n’étais pas blessée. Alors je suis allée à un endroit de la rue où une femme décapitée récemment gisait.
A côté d’elle, il y avait deux hommes dont les gorges avaient été tranchées. Je me suis rapprochée de ces victimes et j’ai étalé leur sang sur mon corps pour me faire passer pour blessée afin d’être aidée par la croix rouge. Ensuite, je me suis allongée entre leurs corps.

Les employés de la Croix-Rouge - des Blancs et des Rwandais - sont venus voir s’il y avait des gens qui respiraient encore. Je leur ai fait signe et ils sont venus. Ils m’ont allongée sur un brancard et m’ont installée dans leur véhicule. Ils se sont beaucoup arrêtés sur la route vers Ndera pour rechercher les éventuels blessés.

Ensuite, on est parti vers Kigali ; il y avait quatre patients dans la voiture. A tous les barrages routiers, ils demandaient constamment à la Croix-Rouge si elle transportait des Tutsi. Ils répétaient que non. Quand ils m’ont montrée du doigt, la Croix-Rouge a insisté sur le fait que j’étais Hutu. On a été emmenés tous les quatre au CHK (Centre Hospitalier de Kigali) Lire la définition CHK Centre Hospitalier de Kigali. mais apparemment, l’hôpital de la Croix-Rouge était plein.

L’une des membres du personnel a commencé à nous laver. Après m’avoir lavée, elle s’est rendu compte que je n’étais pas blessée. Je lui ai dit la vérité. J’étais extrêmement nerveuse parce que ma vie était entre ses mains. Et si elle me trahissait ?

Je savais que c’était risqué, mais je n’avais pas d’autre choix. Je lui ai dit que ma priorité était de traverser le fleuve de Nyabarongo. Je lui ai demandé si elle pouvait m’aider et organiser cette traversée via la Croix-Rouge.

Elle était très gentille. Elle m’a mis des bandages sur les jambes et le visage pour que j’aie l’air d’avoir été blessée. Elle m’a installée sur un lit d’hôpital et m’a amené de la nourriture. Elle m’a aussi apporté des cachets pour éviter les soupçons et pour donner l’impression que j’étais malade.

Elle était inquiète parce qu’elle disait qu’il y avait beaucoup, beaucoup de barrages routiers sur la route jusqu’à Gitarama. Elle s’est arrangée avec le conducteur de l’ambulance qui traversait le fleuve et avec un employé rwandais de la Croix-Rouge. Ils ont décidé que la façon la plus facile de me faire passer les barrages était de me mettre une perfusion. Tous les gens qui m’aidaient étaient Hutu.

Elle m’a confiée à deux hommes et nous sommes partis. Nous avons passé à peu près dix postes de contrôle. J’étais couverte comme une morte et j’avais encore tous mes pansements.
Quand les tueurs demandaient aux barrages s’ils pouvaient me voir, l’employé de la Croix-Rouge leur disait que j’étais gravement blessée ; ils leur disaient que j’étais en train de mourir de toute façon. Quand ils demandaient ma carte d’identité, l’employé disait qu’il n’avait aucune idée de l’endroit où elle pouvait être.

A plusieurs postes, ils n’étaient pas satisfaits de ces explications ; ils voulaient me tuer. L’employé de la Croix-Rouge leur répétait que j’étais en train de mourir de toute façon et que ça ne valait pas la peine qu’ils aient mon sang sur les mains.

Dans la soirée, nous avons traversé le fleuve Nyabarongo. J’ai alors retrouvé le moral. Ils m’ont gardée sous perfusion jusqu’à ce qu’on arrive à Kabgayi. Mais j’ai gardé mes bandages pour que tout le monde croie que j’étais blessée.

Il y avait aussi bien des réfugiés Hutu que Tutsi à Kabgayi mais j’ai appris que les Tutsis étaient maintenant aussi chassés et tués dans la région. J’ai quitté le centre de la Croix Rouge avec d’autres Tutsis de peur d’y être tuée. Tout au long de ce trajet, j’ai été sauvée grâce à l’ingéniosité et à la compassion du personnel de la Croix-Rouge et d’une employée du CHK.

Un jour, en début de soirée, nous sommes partis pour Gatagara, où il y avait un centre pour les enfants handicapés. A l’entrée de Gatagara, il y avait un barrage gardé par un groupe d’Interahamwe qui semblait très menaçant. Ces Interahamwe brandissaient leurs machettes et leurs massues au-dessus de leurs têtes.

Il y avait beaucoup de corps morts par terre, prouvant qu’ils étaient actifs et sérieux. Ils ont demandé à voir ma carte d’identité ; je leur ai dit que j’étais Hutu et que j’avais été blessée par le FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. à Kigali. Ils m’ont accusée de mentir ; ils débattaient de quelle punition je méritais.
Plusieurs décisions ont été prises. Pendant ces disputes, six hommes ont été tués avec des machettes et des massues, juste en face de nous.

Alors que je regardais, je me suis rendu compte que ni la mort ni l’idée de mourir n’avaient encore de sens à mes yeux. Je voulais être tuée et qu’on en finisse avec ce cauchemar que l’on appelle "la vie".

Il faisait noir en ce moment-là. Les Interahamwe avaient décidé que je devais être violée. Mais ils ne pouvaient pas décider lequel devait me prendre. Un vieil Interahamwe m’a demandé quelle était ma destination ; quand je lui ai dit que j’espérais aller à la maison de ma tante à Kigoma, il m’a dit que presque tout le monde y avait été tué.

Je ne sais pas pourquoi, mais il a commencé à me défendre et il a convaincu les autres de me laisser partir. J’étais, à ce moment-là, complètement épuisée. Je suis allée m’allonger dans un champ de sorgho.

Je suis partie à 4h du matin pour rejoindre la maison de ma tante. Près de la maison, j’ai croisé un voisin Hutu de ma tante que je connaissais. Il m’a demandé où j’allais, puisque toute ma famille dans la région avait été tuée. A peine deux semaines plus tôt, j’avais emmené deux de mes neveux pour qu’ils restent chez ma tante ; il m’a dit qu’ils avaient été les premiers à être tués.

Il m’a aussi prévenue qu’il y avait un barrage routier militaire près de là qui était particulièrement dangereux pour les Tutsi : « Puisque tu es blessée, ils vont juste t’achever ». Il m’a conseillé de repartir d’où je venais. J’ai fait demi-tour.

Quand je suis arrivée à Kidaturwa, j’étais très faible à cause de la faim, la soif et la fatigue. Je suis allée demander de l’eau dans une maison. J’avais déjà enlevé mes pansements parce qu’ils avaient commencé à être extrêmement désagréables.

J’ai répété les mêmes mensonges selon lesquels j’étais Hutu et que j’avais été blessée par le FPR. Ils ont dit : « Peu importe ce que dit ta carte d’identité, tes airs de Tutsi te trahiront ». Ils m’ont donné à boire et à manger et m’ont laissée me réfugier chez eux pour la nuit.

Je suis partie à l’aube. Je me suis cachée dans un champ de sorgho non loin de là. Alors que j’étais allongée et restais immobile, j’ai entendu des voix d’Interahamwe qui cherchaient des gens. J’ai été découverte par un groupe qui comportait beaucoup de Twa. Ils ont sifflé et on dit qu’ils avaient capturé une Inyenzi.

Ils m’ont menée en dehors du champ et ont commencé à m’interroger. Ils insistaient sur le fait que j’étais membre du FPR. Ils me tapaient constamment avec le côté plat de leurs machettes pour me faire peur et me forcer à me confesser.

Alors qu’ils étaient en train de me torturer, un Interahamwe que je ne connaissais pas s’est approché du groupe. Il a dit qu’il connaissait ma famille et que j’étais en effet Hutu. Il leur a dit qu’il me prendrait.
Les Twa se sont visiblement mis en colère et ont affirmé que j’étais Tutsi, et qu’ils devaient donc tous profiter de moi en ce lieu public.

Ils étaient résolus et ont promis que je serai tuée en étant "mariée" à eux tous. L’Interahamwe a dit aux Twa qu’ils seraient obligés de le tuer aussi parce qu’il était prêt à se battre. Il m’a alors emmenée. Les Twa et certains Interahamwe Hutu ont déposé une plainte chez le Bourgmestre en disant que cet Interahamwe cachait une Inyenzi.
Il m’a emmenée chez lui. Je n’avais pas d’autre choix que de me soumettre à lui. Il m’a détenue pendant une semaine.

Ensuite, le Bourgmestre a passé une loi selon laquelle les hommes qui s’étaient mariés à des femmes Tutsi depuis les évènements récents devaient les livrer pour qu’on les tue.

Le Bourgmestre a été clair : en cas de résistance, l’homme ainsi que la femme seraient tués. Cette loi était passée parce qu’il n’y avait plus de Tutsi à tuer en dehors des femmes qui étaient détenues par leurs ravisseurs et violeurs.

En effet, un très très grand nombre de femmes Tutsi ont été longtemps détenues par certains hommes, qui les ont ensuite jetées dehors ou livrées aux tueurs.

Mon violeur ne savait pas comment m’aider à échapper à la mort. Il a dit que vu les circonstances, il ne savait pas quoi faire d’autre que de me livrer aux tueurs, puisque la seule alternative était qu’ils nous tuent tous les deux. Alors il m’a livrée aux Interahamwe, qui sont venus me chercher.

Il y avait cinq autres femmes qu’ils avaient récupérées dans d’autres maisons. Ils nous ont battues très violemment. Trois des femmes sont mortes de leurs blessures. Ils nous ont ensuite amenées à Gatagara. Il y avait une fosse dans laquelle ils jetaient les gens, aussi bien morts que vivants. C’était si profond que même ceux en vie n’avaient aucune chance de pouvoir en sortir seuls.

Ils nous ont battues tellement violemment que les deux autres femmes sont mortes. Il ne restait que moi. Ils m’ont jetée dans la fosse ; j’ai atterri sur mes pieds. Je m’appuyais contre le mur pour éviter de tomber sur les corps morts.

Il y avait un policier communal qui avait été envoyé sur place pour s’assurer que personne ne viendrait sauver les gens jetés à l’intérieur de la fosse et qui pouvaient être encore en vie. Il est venu regarder et s’est rendu compte que j’étais en vie puisque j’étais encore debout. Il a essayé de me parler mais je ne l’entendais pas bien. J’ai compris qu’il me demandait d’où je venais. Je n’ai pas répondu. Après, il a parlé de cordes, mais je n’ai pas saisi ses mots.

Je n’étais qu’à moitié consciente, trop faible à cause de mes blessures, de la peur et de la fatigue. Je voulais seulement mourir. Je me souviens m’être sentie envahie par le désir désespéré de mourir. C’était la seule chose que je voulais à ce moment-là. C’était la seule chose que j’espérais. Je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé ensuite parce que j’ai perdu connaissance.

Lorsque j’ai repris mes esprits, j’étais allongée dans la maison d’un jeune homme qui avait apparemment aidé le policier à me sauver. Ses parents m’avaient acceptée chez eux. J’ai appris que l’on me connaissait dans la région en tant que la femme de cet Interahamwe qui m’avait livrée aux autres Interahamwe après m’avoir violée. Cette famille a été extrêmement généreuse avec moi ; ses membres m’ont offert du lait et de la nourriture et ils se sont occupés de moi. Le jeune homme n’a jamais cherché à abuser de moi.

Deux semaines plus tard, ils m’ont dit que le FPR était dans la région et qu’ils devaient s’enfuir. Je suis partie avec eux. Parmi les gens qui cherchaient à s’enfuir, il y avait un homme qui avait cherché à me tuer à un des barrages routiers. Quand il m’a vue, je l’ai entendu dire qu’une femme Tutsi avait réussi à survivre. Ils sont venus vers moi.

J’ai été sauvée par un réserviste qui faisait partie de la famille qui m’avait sauvée. Bien qu’il ait entraîné les Interahamwe dans la région, il leur a dit que j’étais mariée au fils de la famille qui m’avait hébergée.

Je me suis alors rendu compte que c’était tout simplement trop dangereux de rester avec ces gens. Et je suis donc retournée dans la maison de cette famille et je m’y suis cachée seule.

Entre-temps, les propriétaires aussi étaient revenus. Le lendemain, le FPR est arrivé. Après tout ce qu’ils avaient fait pour moi, cela ne m’a pas paru convenable de me lever et de partir. Alors je suis restée encore une semaine avec eux, puis je suis partie pour Mugandamure, à Nyanza.

Je ne sais pas si je suis enceinte, mais si c’est le cas, je me ferai avorter ; je ne pourrai pas élever les enfants de ces hommes, qui m’ont infligé les pires souffrances.

Témoignage recueilli à Nyanza le 16 janvier 1995,
par Pacifique Kabalisa