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Témoignage V013

Lorsque deux Interahamwe voulaient une même fille, ils la marchandaient... pour un prix dérisoire.

Je ne me souviens plus de la date exacte, mais c’était en avril que j’ai entendu les premières attaques des Interahamwe. Des camionnettes remplies d’Interahamwe sont arrivées en provenance d’autres communes.

Ces Interahamwe se sont réunis et se sont organisés avec ceux qui étaient déjà sur place. Mon père et un autre groupe de Tutsi ont décidé d’organiser l’autodéfense ; ils ont cherché à se défendre. Et puis, les plus jeunes se sont enfuis vers la brousse.

Ils ont repoussé les Interahamwe, qui se sont enfuis. Ils sont allés appeler les militaires de la garde présidentielle à leur caserne près de l’aéroport de Kanombe.

Quand la garde présidentielle est arrivée, ils sont venus en camions avec des fusils, des grenades, etc. Et ils ont vaincu le groupe d’autodéfense.

Mon père a été tué avec beaucoup d’autres personnes. Je pensais que ma mère aussi avait été assassinée ce jour-là, mais j’ai découvert plus tard qu’elle avait survécu malgré le fait qu’ils lui avaient ouvert la tête avec une machette.

Au départ, notre Bourgmestre Semanza était contre le génocide et soutenait le groupe d’autodéfense de mon père. Mais il a été remplacé par quelqu’un d’autre, qui était favorable aux massacres.
Ce nouvel homme était très actif. En fait, il parcourait la préfecture entière de Kigali-rural, et beaucoup d’autres endroits, afin de tuer les Tutsi. Il appelait les gens : « Où êtes-vous ? Combien de gens avez-vous tués ? » C’était un homme terrible, celui-là. Je ne connais pas son nom.

Je me suis enfuie vers le secteur voisin, dont le conseiller était Tutsi. Mais à mon arrivée, j’ai appris qu’il avait été tué depuis très longtemps. Alors, je me suis réfugiée sur la colline de Munini. Il y avait tellement de gens qui s’étaient réunis là qu’ils pouvaient se défendre contre les Interahamwe.

Nous avons résisté pendant deux semaines. Mais les Interahamwe sont allés alerter la garde présidentielle, qui est venue et a ensuite tué beaucoup de gens.

Tout le monde s’est enfui dans la confusion. J’ai réussi à m’enfuir avec quelques personnes rescapées. Nous avons couru vers la maison du Bourgmestre mais nous avons été attaqués par la GP (Garde Présidentielle) Lire la définition GP Garde Présidentielle. .

On courait ; ils nous couraient derrière et tuaient ceux qu’ils attrapaient à coups de machette.

Après quelques heures, je me suis fatiguée et les tueurs m’ont attrapée avec un groupe d’autres survivants. Les Interahamwe nous ont partagés. Certaines filles et femmes ont été violées, d’autres tuées.

Ils ont séparé les filles et les femmes, des garçons et des hommes. Ces derniers ont été découpés à la machette. Ils ont dit aux filles : « Vous, on ne va pas vous tuer ».

Celui qui m’a prise venait de la région du Président Habyarimana, dans le Nord-Ouest du Rwanda. Au départ, c’est un autre tueur qui m’avait prise, mais mon violeur a insisté pour m’avoir et lui a payé mille francs rwandais, soit moins de deux dollars américains. Trois autres filles qui étaient avec moi ont également été prises.

Il y avait donc ce marchandage entre les Interahamwe. Lorsque deux Interahamwe voulaient une même fille qu’ils estimaient belle mais déjà prise par l’un d’eux, ils la marchandaient, et souvent, le prix d’une bouteille de bière suffisait pour que la victime soit cédée à un autre violeur.

Mon violeur m’a gardé pendant une semaine et demie. J’ai été violée toutes les nuits.

Il y avait un autre Interahamwe, qui lui, était un tueur. Son travail était seulement de tuer, comme un boucher. D’ailleurs, ils l’avaient appelé littéralement " le Boucher ".

Alors, les Interahamwe choisissaient les gens qu’ils voulaient tuer et les emmenaient pour que ce boucher les découpe en morceaux. Il a tué une dame avec ses quatre enfants ; il a aussi tué une fille et un garçon qui fréquentaient l’école primaire.

Quelques jours après, j’ai appris que ma mère avait survécu, avec un enfant, et qu’ils étaient quelque part à Rwamagana. J’ai alors décidé de m’échapper. Je suis partie à 1 heure du matin avec des amis. Nous nous étions donné rendez-vous à un endroit précis. Je suis sortie comme si j’allais aux toilettes et j’ai juste disparu.

Ensuite, je suis arrivée à Rwamagana où j’ai vu que le FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. avait déjà pris le contrôle.

La nuit, je fais des cauchemars et je revois ce qu’il s’est passé. Mais j’ai eu de la chance, je ne suis pas tombée enceinte.

Témoignage recueilli à Bicumbi le 15 mars 1997,
par Pacifique Kabalisa