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Témoignage V014

Elle a un fils issu du viol ; elle l'aime car il n'y est pour rien.

J’avais 16 ans lors du génocide. Nous habitions la commune de Nyamabuye, dans la ville de Gitarama. Les massacres ont commencé dans notre secteur le 14 avril. Ce jour-là, mes parents et mon frère ont été tués. Je me suis cachée dans la brousse près de notre maison avec une cousine.

Nous avons été découvertes par des Interahamwe le 24. Nous avons été frappées avec des machettes et peu de temps après, le petit frère de mon beau-frère Hutu nous a trouvées. Il avait appris qu’on nous avait attaquées. Il nous a emmenées dans la maison de ma sœur. Ma cousine est morte dans la soirée.

Il m’a dit après qu’il voulait me prendre pour femme. Ma sœur m’a conseillé de me soumettre, me disant : « Nos parents ont été tués, tous nos oncles ont été tués. Si tu refuses, où iras-tu ? Ça sera peut-être ta seule chance de survivre ».

Mon beau-frère a essayé de parler à son frère, en montrant mes blessures graves. Mais il n’avait pas pitié de moi.

Il avait environ vingt-cinq ans. Il vivait dans une pièce de la maison de ma sœur. C’est là qu’il m’a emmenée bien que je sois gravement malade. J’ai eu extrêmement mal.

Après, je ne pouvais même pas sortir du lit. Il achetait des médicaments pour mes blessures. Mais il a continué à me violer bien que cela empirait ma douleur générale.

Quelque temps plus tard, lui, ma sœur et mon beau-frère ont fui lorsqu’ils ont entendu que les Inkotanyi étaient arrivés à Kinazi.
Je suis restée seule dans la maison pendant deux semaines. Je pouvais à peine bouger ; heureusement, je n’avais aucun appétit. Ils avaient néanmoins laissé un peu de jus de banane. J’ai survécu grâce à ça pendant ces deux semaines.

Ensuite, j’ai réussi à sortir de la maison et j’ai rencontré trois soldats, des Inkotanyi. Ils ont dit qu’ils m’apporteraient un véhicule le lendemain pour m’emmener chez leur docteur.

Par hasard, le jeune homme qui m’avait détenue est venu à la maison ce soir-là pour chercher de la nourriture. Il s’était caché dans la brousse. Je lui ai dit que les soldats du FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. m’avaient promis de me conduire chez leur docteur.

Il a appelé ses amis et ils ont décidé de m’emmener chez le docteur eux-mêmes au lieu d’attendre jusqu’au lendemain. J’ai été soignée par ce docteur jusqu’à ce que j’arrive dans la zone du FPR.

J’étais enceinte et je ne pouvais plus rien faire pour l’éviter, car je savais qu’ils pouvaient me tuer. Le garçon que vous voyez ici est mon fils, issu du viol. Je l’aime parce qu’il n’y est pour rien.

Témoignage recueilli à Nyamabuye le 30 mai 1995,
par Pacifique Kabalisa