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Témoignage V015

Les fils de sa marraine lui ont sauvé la vie, mais ils l'ont violée ; elle n'a encore rien dit à sa marraine.

Tout de suite après l’assassinat de Habyarimana, il n’y avait aucun problème dans notre commune. Mais tant les Hutu que les Tutsi avaient peur ; ils étaient inquiets pour leurs familles à Kigali.

Quand les gens ont refusé de tuer, les Interahamwe sont venus de Kigali et ont demandé aux Hutu pourquoi ils ne tuaient pas de Tutsi. Ils ont dit qu’il y avait trop de Tutsi, ce qui était un acte de provocation en soi.

Alors les gens ont commencé à chasser leurs voisins Tutsi. Les réfugiés ont commencé à arriver en masse de Kigali. La population Hutu de Musambira a constaté que les familles et amis qu’ils craignaient avoir été tués à Kigali, étaient en fait vivants.
Ils se sont rendu compte que les meurtres n’étaient pas sans discernement, mais que c’était les Tutsi qui étaient visés.

Des camions sont venus de Kigali avec des soldats, des Interahamwe, des fusils et des grenades.

Le 21 avril, les massacres des Tutsi ont commencé. Au début, ils tuaient les hommes et les petits garçons. Après, c’était le tour des femmes Tutsi instruites.
Ils pillaient aussi et brûlaient les maisons ; ils abattaient également les vaches des Tutsi.
Et puis, les viols ont commencé.

Les survivants ont fui à la paroisse déjà pleine de réfugiés de Kigali, aussi bien Tutsi que Hutu. Il y avait à peu près cinq cents personnes. Les soldats de Kigali et les Interahamwe de Musambira, c’est-à-dire la population qui s’était transformée en Interahamwe, sont venus à la paroisse et ont séparé les Hutu des Tutsi. Ils ont dit aux Hutu d’aller à l’église.
Ensuite, ils ont braqué leurs fusils et leurs grenades sur les Tutsi ; presque tout le monde a été tué.

Certains d’entre nous ont réussi à partir sans être vus lorsqu’ils séparaient les gens. Certains ont couru au bureau de la commune ou dans la brousse et d’autres ont cherché la protection d’amis Hutu. Nous sommes allés dans la brousse.

Trois jours plus tard, deux garçons de ma marraine nous ont trouvés : un gendarme et un jeune étudiant. Il y avait aussi deux jeunes hommes qui se cachaient avec nous. Ils ont été emmenés tout de suite pour être tués.

Les deux garçons ont proposé de nous sauver en nous cachant dans leur maison. C’est là qu’ils nous ont violées, en disant qu’ils nous épouseraient une fois les combats finis.
Nous sommes restées dans cette maison près de la paroisse jusqu’à l’arrivée du FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. .

Ma marraine pensait que ses fils nous protégeaient des autres Interahamwe. Elle ne savait pas ce qu’il se passait et nous ne lui avons pas dit. Que pouvait-on lui dire ? Tes fils nous violent ? Ils sont ses fils et nos vies étaient entre leurs mains. Ils pouvaient nous tuer ou nous sauver.
Même si on avait pensé se confier à elle, on avait des cartes d’identité Tutsi. Il y avait des barrages partout. Elle ne pouvait de toute façon pas nous aider à partir sans l’aide de ses fils.

Témoignage recueilli à Ntongwe le 10 juin 1994,
par Pacifique Kabalisa