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Témoignage V016

Elle a voulu se suicider mais s'est rappelé que c'était un péché ; maintenant elle vit avec la honte d'avoir été la " femme " d'un Interahamwe.

J’avais 18 ans lors du génocide. Beaucoup de jeunes femmes et filles de mon village ont été prises comme "épouses" – souvent des secondes "femmes" – par leurs ravisseurs. D’après le comportement de nos ravisseurs, ils avaient clairement l’intention de nous garder indéfiniment.

Après la mort de Habyarimana, la situation s’est vite détériorée dans les secteurs de Mururu, Mutongo et Cyete. Notre secteur a été incendié le 9 avril. Ce jour-là, nos maisons ont été brûlées et nos affaires ont été pillées et détruites. Peu de personnes ont été tuées à ce moment-là. Ils ont pu courir vers la brousse et d’autres endroits qui pouvaient les abriter.

Les réfugiés sont finalement arrivés à Nyakanyinya, un secteur voisin. J’étais avec mon père, ma mère, ma grande sœur, mes deux petites sœurs et mes deux petits frères. On s’est cachés dans une plantation de thé.

Le 10 avril, ma famille et moi sommes arrivées à l’école primaire de Nyakanyinya. Nous y avons trouvé beaucoup de réfugiés - environ deux mille, surtout dans l’atelier et d’autres bâtiments de l’école. Le conseiller de ce secteur nous a dit de nous calmer et de rester tranquilles. Il donnait l’impression de nous dire que notre sécurité était garantie. Mais ce n’était que pur mensonge.

Le 13, trois jours après mon arrivée à l’école, nous avons remarqué qu’il était complice, comme tant d’autres. Beaucoup de miliciens de la région m’ont reconnue puisque j’avais été élèvée au sein de cette école pendant huit ans. De plus, j’avais fait des études dans une école secondaire non loin de là.

La nuit du 11 avril, certains gangsters de Nyakanyinya sont venus et ont choisi les filles qu’ils allaient violer pendant toute la nuit. Les filles sont revenues à l’école très tôt le matin. J’avais la malchance d’être une des filles que ces gangsters ont vraiment voulu violer. La première fois, j’ai été emmenée par un jeune homme qui avait un magasin près de l’école. J’ai passé la nuit entière avec ce jeune homme.

La nuit du 12, il est revenu. Mais cette fois, ils étaient deux. Il avait invité un Interahamwe de Winteko, mon secteur natal. Je vous assure que je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai passé la nuit entière entre ces deux maudits assassins.

Le matin du 13, quand ils m’ont dit de rentrer à l’école, je suis allée vers la maison d’un jeune homme marié à une fille avec qui j’avais été à l’école. Ils étaient tous les deux Hutu et vivaient à environ une heure de marche de l’école. Le mari a accepté de me cacher. Le même jour, mercredi 13, l’école primaire de Nyakanyinya a été attaquée.

Nous avons entendu une explosion de grenades et de tirs. De loin, on pouvait voir la fumée partir dans l’atmosphère depuis l’école. J’ai compris que tout était fini pour les membres de ma famille qui étaient parmi les réfugiés.

J’ai pu me reposer la nuit du 13. Le lendemain, au milieu de la journée, j’ai vu deux Interahamwe, les mêmes que ceux de l’avant-veille. Ne me demandez pas comment ils ont su où je m’étais cachée. On les a juste vus arriver.
L’Interahamwe de mon secteur natal a dit : « Cette fille vient de mon secteur. Elle est complice par excellence du FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. . On a tué toute sa famille. C’est elle qui reste et mon secteur m’a donné pour tâche de la rechercher. Je ne pense pas que tu aies le moindre droit de la garder ».

Devant une telle menace, la famille qui m’avait logée m’a lâchement abandonnée et ces miliciens cruels m’ont mise devant eux. Ils m’ont dit de prier pour la dernière fois en disant : « Ton heure est venue. Prépare-toi à mourir ».

Je ne pourrai jamais oublier le 14 avril. Jamais. Je ne peux pas compter le nombre de fois qu’ils m’ont forcée à coucher avec eux avant que l’on arrive à l’école primaire. A chaque endroit où il y avait la brousse ou une forêt, ils me forçaient à coucher avec eux.

Quand je suis arrivée à l’école primaire de Nyakanyinya, le sol était couvert de cadavres de ceux tués pendant le massacre du 13, y compris ceux des membres de ma famille. Il y avait une odeur nauséabonde partout.

Je suis devenue folle en quelque sorte quand j’ai vu les corps de mon père et de mes deux petits frères étalés sur le sol. J’ai crié très fort, en disant à ces deux Interahamwe de me tuer. Je me souviens que je les ai même insultés.
Mais ils ne m’ont pas tuée. Au contraire, un troisième milicien, plus fort que les deux autres, est arrivé avec une grenade et une épée. Quand je l’ai vu, je me suis d’abord dit qu’il était venu me décapiter. Mais je me suis trompée. Il a dit qu’il voulait me prendre pour femme et il a négocié avec les deux autres.

L’Interahamwe de mon secteur lui a demandé de payer cinq mille francs. L’homme n’a pas hésité à lui donner la somme, un billet de cinq mille francs. Puisque les deux premiers avaient satisfait leurs propres besoins, ils m’ont donnée à cet homme. On se connaissait bien avant et je savais qu’il aimait beaucoup les femmes.

Il m’a amenée dans sa maison à Nyakanyinya et m’a prise pour femme. Quand il partait vers les lieux de massacres, c’est-à-dire quand il partait tuer des gens, il m’enfermait chez lui. Je passais mes journées entières à pleurer. Mais qui était là pour sécher mes larmes ? Personne.
Je me souviens qu’une fois, j’ai voulu me suicider. Mais ma conscience m’a rappelé que se tuer était commettre un grand péché. Si je couchais avec cet homme, c’était parce qu’il m’était impossible de faire autrement.

C’est comme ça que je me suis habituée à ce genre de torture, devenant ainsi la femme d’un assassin. Presque tous les soirs, d’autres Interahamwe venaient lui demander de l’argent pour boire, puisqu’il vivait avec une complice des Inyenzi. Dans leurs conversations, ils ne parlaient que de leurs victoires sur les Tutsi. Je ne peux pas croire que quelqu’un ait pu souffrir autant que moi sur cette terre.

Plus tard, ce milicien m’a forcée à m’enfuir avec lui quand les Interahamwe se réfugiaient au Zaïre (actuellement RDC) à la fin du mois de juillet. Ils partirent pour Bukavu. Mais l’exil n’était pas la fin de mes misères.

En août, j’ai attrapé la malaria. J’ai eu la malaria comme je ne l’avais jamais eue de ma vie. J’ai aussi fait une fausse couche. Après avoir guéri, mon mari ne me surveillait plus de près. C’est comme ça que j’ai pu m’échapper début septembre. Je me suis enfuie chez une famille à Katana au Zaïre. C’est là que j’ai pu retrouver la paix.
A la mi-décembre, cette famille m’a aidée à rentrer au Rwanda. En ce moment, je vis avec ma grande sœur qui s’était miraculeusement échappée.

Je garde un très mauvais souvenir de ce qui m’est arrivé. J’ai été violée par des hommes atroces, des assassins qui avaient perdu tout contrôle dans leurs relations sexuelles. Même si je ne suis pas complètement sûre, je pense qu’il y a 80 % de chances que j’aie le SIDA. Pourtant, je me sens forte et je ne souffre pas de quoi que ce soit. Mais peut-être que le virus se développe encore.

Je pense souvent à la perte de ma famille. Mon tourment est accentué par mes soucis de santé.

Avant le génocide, on était une grande famille aisée. Dix personnes vivaient dans notre maison. Il ne reste plus que deux d’entre nous : ma grande sœur et moi. Nous ne sommes pas en mesure d’exploiter nos terres. Notre futur nous semble très problématique. C’est très difficile de gagner assez d’argent pour survivre.

La honte d’avoir été violée et l’indignité d’être devenue la " femme " d’un Interahamwe m’ont plongée dans le désespoir et l’isolement. Après le génocide, j’avais honte de rencontrer d’autres gens. Je me sentais responsable de ce que les Interahamwe m’avaient fait. J’avais le sentiment que tout le monde se moquait de moi parce que mon histoire, donc le fait que j’ai été la femme d’un Interahamwe, était connue.

Ça va être très difficile pour moi de trouver un mari. Du moins, ce sera très difficile de trouver le genre de mari que je veux, car mon fiancé d’avant le génocide a lui aussi été tué.

Témoignage recueilli à Kigali le 11 avril 1995,
par Pacifique Kabalisa