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Témoignage V017

C'est en 1996, dans un camp de réfugiés, qu'elle a été violée par des Hutu.

Quand le génocide a débuté, j’étais chez ma tante maternelle en vacances de Pâques. J’avais 16 ans. Mes parents et six frangins ont été tués pendant le génocide. Nous étions huit enfants ; deux seulement (dont moi-même) ont survécu au génocide.

Le lendemain du crash de l’avion du Président Habyarimana, les Tutsi ont commencé à se réfugier au bureau communal mais les autorités locales nous ont ordonné de retourner à nos domiciles respectifs.

De retour à la maison, les Hutu ont commencé à nous pourchasser. Nous nous sommes alors enfermés dans notre maison pendant une semaine.

Après une semaine, un groupe d’Interahamwe nous ont attaqués. Ils ont cassé la porte et nous ont conduits à la commune où ils avaient creusé une fosse dans laquelle ils jetaient les Tutsi massacrés.
C’était là l’abattoir des Tutsi.

J’étais avec ma tante ; elle a été tuée ce jour-là et jetée dans cette fosse commune. Les Interahamwe disaient que je servirais d’exemple de Tutsi aux futures générations qui n’auraient pas la chance de les connaître. Je me cachais dans la brousse et dans les champs de sorgho.

Les Inkotanyi sont arrivés dans notre région vers la fin du mois d’avril 1994 mais comme je ne savais pas comment ou à quoi les reconnaître, je me suis exilée avec les Hutu en RdC (République démocratique du Congo–ex-Zaïre) Lire la définition RdC République démocratique du Congo. .

En allant en RdC, nous sommes passés par Gisenyi et en cours de route, précisément à Kibirira, j’ai rencontré une femme Tutsi qui avait un mari Hutu. Elle m’a empêchée de continuer et elle m’a emmenée chez elle. Mais les gens qui venaient leur rendre visite disaient qu’il y avait un Inkotanyi chez elle. Elle m’a donc conseillé de partir.

Je suis partie et je suis arrivée à une maison ; je ne savais pas à qui elle appartenait, je ne connaissais même pas cet endroit. Je suis rentrée dans la parcelle, où j’ai vu trois enfants et leur maman et je les ai salués. Les Hutu qui me poursuivaient ne savaient pas où j’étais.

La population était en train de se préparer pour prendre le chemin de l’exil. J’ai croisé des Hutu qui allaient se réfugier en RdC et ils m’ont donné leurs bagages pour les aider à les transporter. Je leur ai menti en leur disant que j’avais été déplacée par les Inkotanyi. Nous sommes allés à Cyangugu.
En cours de route, nous avons entendu des bruits de tirs et j’ai dû fuir une fois encore, vers les camps cette fois.

Nous avons alors abouti au camp de réfugiés de Bukavu. A ce moment-là, la Croix-Rouge nous donnait des tentes et des provisions chaque Samedi.

Dans les camps, il y avait des espions Hutu chargés de veiller à ce qu’aucun Tutsi n’échappe à la mort. Ils faisaient des listes de Tutsi pour les jeter ensuite dans le lac Kivu. En juillet 1996, ils m’ont reconnue. Deux hommes sont venus me chercher. Ils m’ont violée à tour de rôle. Ces viols ont eu comme conséquence une grossesse non désirée.

Les gens de l’UNHCR (Agence des Nations Unies pour les Réfugiés) Lire la définition HCR Haut Commissariat aux Réfugiés. envoyaient des photos au Rwanda des enfants qui avaient été séparés de leurs parents mais comme je savais que mes parents étaient morts, j’ai refusé de donner la mienne parce que je pensais que les Interahamwe qui étaient restés au Rwanda tuaient encore.

Je suis rentrée à la maison en décembre 1996. Nous étions cinq enfants à rentrer et ils nous ont emmenés à Kiyovu, où les membres des familles nous attendaient. Mais moi, je n’avais personne pour m’accueillir. J’y ai néanmoins passé la nuit.

Le jour suivant, dans la matinée, ils m’ont accompagnée chez nous et j’y ai trouvé un voisin. Celui-ci m’a envoyée chez mon frère, qui était militaire dans l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) Lire la définition APR Armée Patriotique Rwandaise. et qui vivait avec d’autres militaires à Kiyovu. Après quelques jours, il m’a emmenée à Nyamata où j’ai vécu avec neuf enfants de notre famille élargie.

Comme j’étais la plus âgée, j’ai été obligée d’abandonner l’école pour m’occuper des autres. Six d’entre eux sont à l’école secondaire et une autre terminera cette année. De cette façon, je pourrai continuer mes études et la laisser à la maison. Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. paie le minerval pour eux et les frais des soins médicaux.

Un jour, pendant la nuit, les Hutu nous ont menacés et nous sommes allés vivre dans l’habitat groupé connu sous le nom de Mandela, endroit où nous habitons actuellement.

Mon enfant a cinq ans. Les premiers jours de ma grossesse, il m’était très difficile de supporter ma situation mais par la suite, je me suis dit que c’était la volonté de Dieu qui devait s’accomplir et je suis parvenue à porter ce fardeau.

Nous vivons en fraternité à la maison et si je retourne à l’école, les autres s’occuperont de mon enfant. Nous n’avons pas de problèmes avec les voisins.

En revanche, je ne connais ni ceux qui m’ont violée, ni leurs régions d’origine pour pouvoir porter plainte.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. nous aide beaucoup et nous conseille ; elle a aussi un projet qui fournit du matériel scolaire à destination des orphelins ainsi que tout le nécessaire indispensable pour l’internat.

Nous vivons en sécurité mais la maison que nous occupons appartient à des Hutu qui se sont réfugiés à cause de la famine ; le propriétaire nous a dit qu’ils allaient bientôt revenir parce que le temps était favorable pour cultiver.

Mon souhait est d’avoir de l’aide – si on nous chasse de là – pour terminer une maison que nous sommes en train de construire nous-mêmes. Pour la construction, nous avons trouvé du bois et la commune nous a donné des tôles pour faire la toiture.

J’ai aussi besoin d’argent pour lancer un commerce ambulant. Je crois que ça pourrait beaucoup nous aider.

Témoignage recueilli à Kigali le 3 mai 2000,
par Pacifique Kabalisa