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Témoignage V019

Des années après le génocide, les douleurs dues aux nombreux viols subis sont encore atroces.

J’avais 39 ans lors du génocide en 1994. Mon mari travaillait comme chauffeur à l’ambassade d’un pays occidental. Il est mort en 1991 mais je ne l’ai pas enterré ; il a été emmené parmi les Ibyitso. A ce moment-là, nous vivions à Nyamirambo tout près de la mosquée, dans une maison de fonction. J’avais six enfants et j’étais enceinte du septième.

Je dormais quand des hommes sont venus, en ce jour de 1991. Je ne les voyais pas, je n’entendais que leurs voix. Ils ont dit à mon mari, qui venait de rentrer du travail, de les accompagner à la ronde.

Depuis ce jour, je ne l’ai plus jamais revu, pas même son cadavre. J’ai essayé de le chercher et de demander des renseignements aux voisins mais en vain.
Je vis désormais seule avec mes enfants et je suis sans emploi. Plus tard, les membres de ma famille m’ont aidée à élever mes enfants. Ma sœur, qui habitait Kivugiza, en a pris un et ma tante, vivant à Gahini, s’est occupée de deux autres de mes enfants.

Après avoir mis au monde le dernier, j’ai décidé de rentrer chez moi à Nyamata, où mes parents vivaient. C’était en 1992. Quand je suis arrivée là-bas, je les ai trouvés réfugiés à l’église, car à ce moment-là, les Hutu tuaient les Tutsi dans cette localité. Je suis allée à l’église moi aussi, avec mes quatre enfants. Nous avons passé plus de deux semaines à l’église de Nyamata et après, nous avons regagné nos maisons.

Je suis alors partie vivre dans une maison que nous avions à Nyamata. Elle était occupée par des gens qui cultivaient nos champs. J’ai continué à élever mes enfants seule. Finalement, je les ai tous réunis et je m’en suis occupée moi-même. Je vendais quelques articles au marché et je faisais cultiver les champs. La vie n’était pas trop difficile ; je ne manquais de rien et ma famille m’aidait.

Au lendemain de la mort de Habyarimana, une voisine burundaise, Hutu, est venue très tôt le matin et m’a demandé comment je pouvais dormir après ce qui s’était passé. Quand elle me l’a annoncé, j’ai pris la nouvelle à la légère.

Le soir, les gens ont commencé à faire des groupements ; le lendemain, les choses se sont aggravées et mes enfants et moi, nous nous sommes réfugiés à la commune de Kanzenze. Il y avait beaucoup de monde là-bas. Nous y avons passé la journée et la nuit.

Le lendemain matin, le bourgmestre Gatanazi, nous a dit d’aller rejoindre les autres à l’église. Il a dit aussi que la commune n’était pas un endroit de refuge. Il a demandé à ceux qui avaient des vaches de les laisser et que les policiers de la commune allaient les garder. Le soir, il est revenu et a insisté pour que nous allions à l’église parce que si quelque chose nous arrivait à la commune, il ne pourrait pas nous protéger.

Nous y avons passé une autre nuit et au petit matin, des policiers sont arrivés en camionnette Daihatsu. Ils avaient des bouteilles de bière qu’ils se sont mis à agiter devant nous puis nous les ont lancées. Nous avons été obligés de quitter cet endroit et nous sommes allés à l’église de Nyamata, qui était pleine de gens.

Quand nous sommes arrivés à l’église, j’avais encore tous mes enfants avec moi ; mon père était là aussi. Mon fils cadet avait alors deux ans et il pleurait beaucoup car il avait faim et dans l’église, il faisait chaud. J’étais souvent obligée de sortir pour le calmer. Nous avons passé la nuit dans l’église et le lendemain, un groupe de tueurs est venu. Ils tuaient tous les Tutsi sur leur passage et faisaient beaucoup de bruit.

À cet instant, j’étais dehors pour apaiser mon enfant. Mon fils aîné était avec moi et quand il les a vus, il a fui vers le couvent des sœurs et j’ai couru derrière lui. Je l’ai raté de peu et lorsque je suis allée demander asile au couvent, personne n’a voulu m’ouvrir la porte.
J’ai cherché un endroit où me cacher et j’ai vu des buissons. J’y ai trouvé deux hommes Tutsi, qui s’y cachaient aussi. Ce jour-là, les Hutu ont tué beaucoup de monde à l’église. Mon père et quatre de mes enfants sont morts ce jour-là.

Avec les deux Tutsi, nous avons continué à nous cacher dans le buisson. Puis nous sommes allés dans un endroit plein de massettes. J’avais mon fils sur le dos.

Deux jours plus tard, les deux hommes ont fini par en avoir assez de moi car mon fils pleurait beaucoup, ce qui nous mettait en danger. Ils sont partis pour le Burundi et m’ont laissée dans la cachette. Après le génocide, j’ai appris qu’ils avaient été tués. J’ai continué à me cacher dans les buissons.

Deux hommes que je ne connaissais pas sont venus et m’ont violée l’un après l’autre. J’avais toujours mon enfant au dos. Ils n’ont pas voulu me tuer et sont partis après leur acte. J’avais peur d’avoir étouffé mon fils car au moment du viol, j’étais allongée sur lui mais il n’a rien eu.

Il y avait une maison non loin de ces buissons dans laquelle je suis allée demander de l’eau à boire. Il était aux environs de 18 heures moins le quart.

Je ne connaissais personne en ce lieu. J’avais perdu tout espoir et je n’avais plus peur d’être tuée. C’était dans le secteur Kanazi. Quand je suis arrivée à l’entrée de ce domicile, j’ai vu que beaucoup d’Interahamwe se réunissaient. Parmi eux, des femmes.

Au moment où j’avais atteint la porte, certains se sont levés pour voir qui était là. Les femmes criaient fort et disaient que « celle-là est de Nyamata ».

Les hommes m’ont prise et m’ont emmenée dans un champ de caféier tout près de la maison. Ils ont descendu l’enfant de mon dos et l’ont mis par terre. Ils ont commencé à me violer l’un après l’autre. Quand le premier était sur moi, les autres criaient de faire vite « pour ne pas perdre le goût du vagin ».

Quand le huitième homme a voulu me violer, je saignais beaucoup. Il a écarté mes jambes et il a dit : « ça, ce n’est plus un vagin Tutsi, on dirait une vache qui a mis bas ». Puis, il a craché sur moi et il est parti. Après lui, un autre est venu et m’a violée en disant : « Laissez-moi sentir comment est le vagin Tutsi ».

Plus tard, ils m’ont emmenée dans une vallée et m’ont laissée là. Quelque temps après, un Twa est passé par là et je lui ai demandé de m’approcher mon enfant. Il l’a fait, m’a violée aussi et est parti.

Une femme Hutu est aussi passée par là et m’a frappée sur la tête avec un gourdin qu’elle avait dans les mains. Elle allait me tuer quand quatre garçons sont apparus. Ils l’ont empêchée de m’achever disant qu’ils voulaient me violer avant de me tuer. L’un d’eux a essayé de me violer mais il a trouvé dégoûtant le sang qui coulait de mon vagin. Il a donné un coup de pied entre mes jambes et j’ai perdu connaissance.

Tous les hommes qui m’ont infligé ces maux, je ne les connaissais pas. Par conséquent, je ne sais pas où ils sont pour le moment. Mais je crois que si je pouvais voir le Twa, je le reconnaîtrais même jusqu’au jour d’aujourd’hui. Son visage est resté figé dans ma tête.

Quand j’ai repris connaissance quelques jours plus tard, je me suis retrouvée allongée sur un lit du CERAI (Centre d’Enseignement Rural et Artisanal Intégré) Lire la définition CERAI Centre d’Enseignement Rural et Artisanal Intégré. . Le génocide était fini.

J’ai demandé comment j’y étais arrivée et on m’a dit que c’étaient les Inkotanyi qui m’avaient retrouvée et transportée. Je saignais toujours. Ils essayaient de me soigner mais ils n’avaient pas suffisamment de médicaments. Ils allégeaient mes douleurs avec de l’eau chaude. Après les saignements, il y a eu un écoulement de pus. Quand je devais uriner, des morceaux de chair tombaient.

Plus tard, je suis allée me faire soigner au CHK (Centre Hospitalier de Kigali) Lire la définition CHK Centre Hospitalier de Kigali. . On m’a mis une agrafe en métal car j’avais une déchirure entre l’anus et le sexe. J’ai porté cette agrafe pendant quatre mois et on l’a retirée car elle me faisait mal. Elle m’empêchait de m’asseoir. On y a placé une autre en plastique pour une période d’une année environ.

Malheureusement, les médecins ont découvert que mon utérus était endommagé et m’ont dit qu’il fallait m’opérer pour le retirer définitivement. En effet, chaque fois, la matrice descendait et il fallait la replacer.

A ce moment-là, une femme médecin m’a conseillé de passer le test de dépistage du VIH/SIDA avant de subir l’opération. J’ai d’abord eu peur, compte-tenu du nombre d’hommes qui m’avaient violée.
Vers 1999, j’ai décidé de passer le test car il fallait que la matrice soit enlevée. J’endurais une souffrance atroce lorsqu’elle se déplaçait. Et puis j’avais un écoulement de sang tous les jours. Les résultats du test étaient positifs. Le médecin m’a dit que je ne pouvais pas subir l’opération étant donné que j’avais le SIDA.

Pour remettre l’utérus à sa place, on doit m’anesthésier et même jusqu’à ce jour, je dois retourner à l’hôpital pour l’arranger. Au début de cette année 2002, et au mois de novembre, j’ai refait le test et les résultats se sont avérés également positifs.

Pour le moment, quand j’y pense, j’ai envie de me suicider et de mourir ; ces douleurs de la matrice m’empêchent de faire quoi que ce soit.

Ma maison a été démolie. Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. m’en a acheté une autre, mais cette vieille maison suinte quand il pleut.

Parmi mes enfants, seulement deux ont survécu. Le plus grand est militaire et il a 23 ans. L’autre, le cadet, qui était sur mon dos lors du génocide, étudie en quatrième année de l’école primaire. J’ai deux orphelins à charge, une fille et un fils de mon frère. Ils sont à l’école primaire. Ma mère aussi a survécu, mais elle est traumatisée et elle vit au couvent. Les sœurs s’occupent d’elle car moi, je ne le pourrais pas ; je suis tout le temps malade.

Le FARG m’a donné une carte qui me donne accès aux soins de santé. Je suis malade et je n’arrive plus à cultiver. J’ai prêté mes champs aux voisins et ceux-ci me donnent un peu de ce qu’ils récoltent. Quand il m’arrive d’avoir un peu de force, je plante des fleurs dans les jardins des riches et ils me donnent des habits ou de l’argent.

Ma souffrance n’est pas visible comme celle des autres qui ont, par exemple, des cicatrices remarquables ou des parties du corps amputées. Ma plaie se trouve à l’intérieur.

Après ces massacres, une fille qui avait été prise comme femme par un Hutu pendant le génocide, est venue me dire qu’un de mes fils était mort chez elle. Je lui ai dit qu’elle avait une part de responsabilité dans sa mort, car au lieu de le cacher, elle avait crié et les tueurs sont venus le prendre. Maintenant, elle n’ose plus venir à Nyamata à cause de ça. A part elle, je n’ai aucun problème avec personne.

Je n’ai pas revu ceux qui ont tué les miens, je ne suis pas allée me plaindre et je ne connais pas ceux qui m’ont violée.

Témoignage recueilli à Kigali le 4 octobre 2002,
par Pacifique Kabalisa