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Témoignage V020

Elle reçoit de l’aide de diverses organisations mais ce n’est pas suffisant.

J’avais 35 ans au moment du génocide. Avant le génocide, nous vivions de l’agriculture et de l’élevage. Depuis 1991, les Interahamwe jetaient des saletés tout près des habitations des Tutsi et disaient que le moment de nous tuer allait venir. En 1992, ils nous ont menacés et m’ont violée ; j’ai eu un enfant suite à ce viol.

En 1994, le 7 avril exactement, ils ont commencé à tuer. Le jour même, nous nous sommes réfugiés chez un voisin Tutsi. Les femmes et les enfants se mettaient ensemble dans une même maison et les hommes allaient patrouiller.

Des groupes d’Interahamwe venaient de Kanzenze, d’autres du secteur de Kibungo et de Rulindo ; Ntarama était encerclé. Nous avons eu peur et nous sommes partis à l’église de Ntarama pour nous cacher.

Les Interahamwe venaient nous attaquer mais les hommes Tutsi ne se laissaient pas faire. Le 14 avril, ils sont parvenus à tuer quelques personnes.
Le 15 avril, ils sont revenus très nombreux et ont tué du matin au soir. Ils avaient des gourdins, des machettes, des fusils et des grenades. Ceux qui ont pu s’échapper étaient gravement blessés et certains d’entre eux ont décidé de se diriger vers Kigali, mais ils ont été tués par les militaires et jetés dans la rivière Nyabarongo.

Ils m’ont battue avec des gourdins et m’ont laissée pour morte. Les morts étaient tombés sur moi. Ceux qui avaient pu s’échapper m’ont vue bouger la tête et sont venus me sauver. Ce jour-là, on a tué toute ma famille ; mes deux enfants et deux autres enfants ont été gravement blessés.

Une femme Hutu qui s’était réfugiée avec son mari Tutsi m’a proposé de l’accompagner et de me réfugier chez sa famille à Kanzenze. Quand nous sommes parties, nous étions six femmes et pendant la nuit, son frère et d’autres voisins Hutu nous ont violées. Ils ont emmené trois d’entre nous, prétendant qu’ils allaient chez le conseiller du secteur. Mais on les a jetées dans le Nyabarongo.

Le troisième jour, c’était à notre tour mais la voisine de la femme Hutu m’a informée et j’ai fui à Ntarama. J’ai pris une pirogue sur le Nyabarongo avec mes enfants. Nous voulions nous diriger vers Gitarama mais le matelot s’est trompé et nous a emmenés à Butamwa.

En cours de route, nous avons rencontré deux Interahamwe ; l’un d’eux était mon voisin. Ils nous ont arrêtés, poignardés et ils m’ont violée.
Heureusement, un militaire est venu et m’a demandé si j’étais Tutsi. Je leur ai menti, prétextant que je ne l’étais pas et il nous a dit de partir.

Nous sommes allés nous cacher dans les massettes. Le soir, j’ai vu une vieille dame qui venait de puiser de l’eau. Je l’ai suivie avec mes enfants et je lui ai demandé refuge. Quand elle m’a demandé où nous allions, j’ai répondu que j’allais à Shyorongi. Elle a voulu savoir mon ethnie et je lui ai dit que j’étais Hutu. Elle a insisté sur le fait que si j’étais Tutsi, ses fils allaient me tuer parce qu’ils étaient des Interahamwe.

Pendant la nuit, un homme Hutu est venu demander refuge pour sa femme. Elle aussi était Hutu. On leur avait dit que les Inkotanyi étaient tout près. Sa femme n’avait pas la force de se réfugier avec les autres ; elle était enceinte. Comme je connaissais cette famille, j’ai cru que la femme allait me trahir et dire que j’étais Tutsi.

Je suis donc partie la nuit même pour Ku giti cy’inyoni. Un groupe d’Interahamwe était là, mais quand je leur ai dit que j’allais chez mon beau-frère Hutu, ils nous ont laissés parce que celui-ci était connu de tous. Quand nous sommes arrivés, celui-ci nous a emmenés chez sa mère et a dit à sa femme de nous accompagner pour nous préparer à manger.

Nous y avons passé deux jours. La mère en question disait que son fils ne devait pas aller pourchasser les Inkotanyi alors que leur sœur [moi] était hébergée dans sa maison. La dame qui nous avait accompagnés est retournée chez elle pour dire à son mari ce qui s’était passé et il a décidé de nous emmener chez un ami à Shyorongi.

Après deux jours, six Hutu sont venus et ont dit que les Inkotanyi étaient arrivés à Kigali. Toute la famille est partie avec les autres Hutu et nous sommes restés seuls. Nous étions dans la maison et nous entendions des tirs, mais différents de ceux que nous connaissions.

Le jour suivant, cinq militaires sont venus et ont cassé la porte pour voir s’il y avait quelqu’un dans la maison. Quand ils nous ont trouvés, nous avions peur et nous étions cachés sous une natte. Ils portaient des bottes en plastique et des bérets qui étaient exactement comme ceux que décrivaient les Hutu avant de se réfugier.

Ils m’ont demandé pourquoi nous nous cachions et j’ai répondu que les Hutu nous menaçaient et voulaient nous tuer. Je leur ai également dit comment j’avais quitté Bugesera pour arriver là. Ils nous ont donné du lait en poudre qu’ils ont mélangé à de l’eau froide. Ils nous ont emmenés sur la route principale où se trouvait un camp de réfugiés et nous ont donné des médicaments pour soigner nos blessures ainsi que de la nourriture. Après un mois, ils nous ont conduits à Nyamata ; c’était en septembre 1994.

Nous vivions dans les maisons des Hutu réfugiés. ACORD (Agency for Cooperation and Research in Development) Lire la définition ACORD Agency for Cooperation and Research in Development. m’a donné des tôles pour réparer la toiture de la maison où nous habitions avant la guerre.
Comme cette maison était vieille, l’IBUKA
Lire la définition IBUKA Ce mot de la langue rwandaise signifie en français « Souviens-toi ». Il s’agit d’une association œuvrant pour la mémoire des victimes du génocide des Tutsi. m’a donné une autre maison dans l’agglomération. C’est là que je vis actuellement.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. m’a donné du matériel scolaire pour mes enfants. J’ai une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. qui me donne accès aux soins de santé.

En conséquence des viols, on a enlevé un de mes reins. Je perds beaucoup de sang pendant mes règles, qui sont devenues très irrégulières. Je suis allée chez un médecin et on m’a donné des médicaments, mais je ne suis pas encore guérie.

J’ai une côte fracturée et j’ai des maux de tête qui ne cessent pas. Je n’ai pas encore fait le test de dépistage du VIH/SIDA parce que ça me fait peur. Tous ceux qui m’ont violée, je ne les connais pas.

J’aurais besoin de moyens pour la survie de mes enfants, comme un peu d’argent par exemple, pour lancer un petit commerce ou posséder un animal domestique comme une chèvre ou une vache.

Témoignage recueilli à Kigali le 4 mars 2000,
par Pacifique Kabalisa