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Témoignage V021

Elle a été maltraitée et violée à plusieurs reprises par ses beaux-frères Hutu.

J’avais 29 ans lors du génocide. Mon mari était chauffeur de son propre taxi. Il est tombé malade en 1991 et il est mort la même année. Nous avions trois enfants ; le quatrième est né après le génocide.

Après la mort de mon mari, j’ai pu subvenir aux besoins de mes enfants parce que je cultivais nos champs et les récoltes étaient satisfaisantes. J’avais la chance d’avoir ma belle-famille et ma famille qui me venaient en aide.

La nuit où Habyarimana est mort, je n’étais pas au courant de la situation. Le lendemain, je voyais des groupes de gens en train de causer. J’ai demandé à ma voisine Hutu ce qui s’était passé et elle m’a dit que mes frères Tutsi avaient tué Habyarimana.
Je me suis souvenue de l’année 1992, lorsque les Hutu tuaient les Tutsi et brûlaient leurs maisons. J’ai eu peur et je suis retournée à la maison.

Vers 15 heures, les Hutu avaient déjà pris leurs lances et à 16 heures, mon beau-frère Hutu – maintenant emprisonné – est venu me chercher pour m’accompagner chez ma belle-famille dans la cellule de Muyange, secteur Maranyundo.
A ce moment-là, les barrières n’étaient pas encore érigées. Je suis restée avec eux ; ils étaient sept, dont cinq enfants et leurs parents. Et je me suis cachée avec mes trois enfants.

Avant que mon mari ne meure, ses frères lui demandaient pourquoi il avait épousé une Inkotanyi, mais lui ne disait rien et après sa mort, ils venaient chez moi et me disaient que ce serait mieux que je quitte leur famille.

Après une semaine, mon beau-frère m’a dit qu’il allait me tuer et m’a demandé ce que je faisais là-bas.

Le jour suivant, pendant la nuit, il avait fumé du chanvre et il m’a rejointe dans ma chambre. J’étais assise et il s’est mis à me lancer des calomnies. Il me disait de me souvenir du moment où je voulais le faire emprisonner. Il m’a donné deux coups de tête contre mon œil. Une fois dehors, il m’a poussée sur les planches de bois servant de portail à l’entrée de l’enclos et je me suis cognée sur une pierre. Quand il a pris une hache pour me tuer, sa mère l’en a empêché.

D’ailleurs, tout le monde craignait qu’il me tue un jour. Je me suis levée, j’ai couru et je me suis réfugiée chez une vieille dame qui habitait tout près et qui m’a cachée. Il m’a poursuivie jusque chez elle mais la dame lui a dit que j’avais continué.

J’y ai passé la nuit et très tôt le matin, mon beau-père et ma belle-mère sont venus avec mes enfants et m’ont conseillé de rentrer chez moi. Ils m’ont accompagnée jusqu’à la maison.

Ce jour-là, le soir, une foule d’Interahamwe et de militaires est venue chez moi. Il y avait parmi eux un Interahamwe qui avait violé une femme Hutu et qui avait pillé ses biens. Un militaire avait tiré sur sa jambe pour la blesser.

Mon beau-père leur a dit que lui aussi avait un fils qui voulait tuer cet Interahamwe (dont je viens de vous parler). Mon beau-père est parti avec eux chez lui ; ils ont pris mon beau-frère et l’ont emprisonné, puis ma belle-famille m’a ramenée chez elle.

Là, mes beaux-frères me violaient et me disaient que si je refusais, ils allaient me chasser de leur maison. L’un d’entre eux m’a violée une seule fois et ne me torturait pas comme son frère, qui lui, était violent et me lançait des calomnies.

Celui-là m’a violée plus de trois fois. Il me terrorisait, disant que je ne devrais pas être étonnée de voir les Interahamwe à ma porte. Il disait aussi que mes frères, les Inkotanyi, m’emmèneraient avec eux et que de cette façon, je quitterais enfin la belle-famille. Bref, que des mots blessants.

Ils avaient l’habitude de me conduire dans la maison à l’arrière de l’enclos, là où vivaient les garçons. Quand ils revenaient de tuer et piller dans le quartier, à n’importe quelle heure, ils me violaient. Il arrivait que mon beau-frère dise qu’il n’allait pas dormir seul et ma belle-mère ne disait rien pour me sauver. Je suis restée là-bas jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi.

Quand ils m’ont trouvée, j’avais toujours des blessures sous mes yeux, là où mon beau-frère m’avait battue. De même sur ma tête, où je m’étais cognée sur la pierre. Mes beaux-frères et belles-sœurs s’étaient réfugiés et j’étais restée avec mon beau-père, ma belle-mère et mes trois enfants.

Les Inkotanyi ont eu pitié de moi et m’ont conduite à l’hôpital de Nyamata. J’y ai laissé la vieille maman et son mari. Ils sont décédés plus tard.

En 1996, j’ai mis au monde un garçon dont le père avait une autre femme. Il m’avait promis de m’aider à nourrir mes enfants et payer les frais scolaires. Les premiers jours, il a honoré ses engagements, mais plus tard, il m’a laissé tomber.

Vers la fin de l’année 2000, j’ai commencé à me sentir malade. Je suis allée faire des examens à l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. pour voir mon état de santé et on m’a dit que j’avais attrapé la maladie du SIDA. Je suis allée vérifier à l’hôpital de Nyamata et les résultats étaient bien positifs.

Actuellement, je suis très faible, je n’arrive pas à cultiver. Si j’essaie de faire quoi que ce soit, je me sens vite très fatiguée. Mes champs ne sont pas fertiles et ne produisent pas de sorgho. N’y poussent que du manioc et des patates douces.

Mon fils aîné étudie en sixième année primaire et les deux autres en cinquième primaire ; le cadet en première année et l’orphelin de mon frère tué pendant le génocide étudie en troisième primaire. Mes belles-sœurs me regardent avec hostilité et l’aînée me méprise particulièrement, car elle dit que c’est moi qui ai fait tuer leurs parents.

Je vis au centre de Nyamata ; ma maison n’a pas été détruite mais elle est vieille et se détériore. L’AVEGA nous aide beaucoup : en 2001, elle m’a donné 10.000 francs rwandais et quand elle nous a conseillé de faire de petits projets, elle m’a donné 30.000 francs rwandais. J’ai ensuite acheté trois chèvres, et le reste m’a servi à acheter de quoi les nourrir. Deux chèvres ont mis bas mais l’autre avorte toujours.

J’ai besoin de moyens qui pourraient m’aider à maintenir mes enfants en vie et de l’argent pour reconstruire ma maison. Si je meurs, mes enfants ne resteront pas dans une maison qui suinte. Mon souhait serait également de trouver des médicaments qui pourraient alléger mes douleurs.

Témoignage recueilli à Kigali le 4 mars 2002,
par Pacifique Kabalisa