Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V022

Témoignage V022

Chaque fois qu’elle essaie de raconter son histoire, elle est traumatisée.

J’avais 22 ans lors du génocide. Quand le génocide a débuté, j’étais à Kigali, plus précisément à Remera, où je travaillais comme bonne. Habyarimana est mort pendant la nuit et le matin, on nous a empêchés de nous réfugier et les barrières ont été montées.

Là où je travaillais, la femme était Tutsi et son mari était Hutu mais le jour où le génocide a commencé, il était au Kenya. La dame avait un salon de coiffure. Les militaires l’ont emmenée soi-disant pour lui chercher refuge. C’est un militaire qu’on surnommait « Caporal » qui était parti avec elle et sa petite fille qu’elle allaitait. Il était dans les ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) Lire la définition FAR Forces Armées Rwandaises. . Je suis restée à la maison avec ses quatre garçons.

A son retour, j’étais en train de préparer de la bouillie pour les enfants et « Caporal » nous a dit qu’il s’était débarrassé de la grande Inyenzi et que les autres seraient tués quand il le voudrait. J’ai couru vers la chambre de prière et il a jeté une grenade qui a tué la fille avec qui je travaillais. Nous avons quitté cet endroit quand les Interahamwe ont commencé à nous menacer.

Après trois jours, d’autres Interahamwe sont venus avec des gourdins, des grenades, des haches et des petites houes usées et ils ont tué beaucoup de personnes.

Nous sommes partis en masse et je me suis réfugiée chez une dame qui faisait partie de mon groupe de prière. Elle habitait à Kimironko. Elle n’était pas là mais j’ai trouvé un garçon qui habitait dans le même enclos et lui aussi priait avec nous.
Il m’a donné refuge pendant sept jours et au bout de ces sept jours, cinq miliciens l’ont obligé à ouvrir sa maison pour voir s’il n’y avait pas d’Inyenzi cachés dans sa maison.
_Ils nous ont dit de regarder à Kinyinya où on était en train de tuer. L’un d’entre eux leur a dit que nous couvririons la tombe de Habyarimana.

Ils ne nous ont pas tuées, mais ils ont tué les trois garçons qui étaient avec nous et ont laissé les trois filles.

Parmi nous, il y en avait une qui était Hutu et elle a été épargnée. Ils nous ont emmenées dans la maison d’un Tutsi qui avait été massacré et nous ont violées.
Il n’y avait plus rien dans cette maison et les portes avaient été enlevées. Nous y avons passé une semaine et ils emmenaient d’autres personnes pour nous violer. Quand les uns le faisaient, les autres étaient là pour assister.

Je ne me rappelle pas du nombre de fois qu’ils m’ont violée ni du nombre d’Interahamwe qui l’ont fait.

Quand ils sont partis, ils nous ont laissées avec les militaires qui nous violaient aussi. Ils exigeaient de nous que l’on porte leurs munitions de façon à ce que nous ne puissions pas marcher.

Un jour, ils nous ont conduites à Giporoso pour nous tuer et je les ai suppliés de nous laisser. Je leur ai menti et leur ai dit que j’étais Hutu et je leur ai demandé de nous emmener chez un musulman Hutu qui habitait tout près de l’endroit où ma patronne travaillait, en prétendant qu’il était mon oncle paternel.

Il nous a accueillis mais a dit que les non-musulmans ne pouvaient pas entrer dans sa maison. Il m’a alors convertie. Les militaires lui ont dit que nous étions leurs femmes et que chaque fois qu’ils auraient besoin de nous, ils viendraient. Pour nous violer, ils nous avaient enfermées dans la maison d’un indien qui s’était enfui. Ils sont revenus deux fois.

Plus tard nous sommes parties à l’ETO (Ecole Technique Officielle) Lire la définition ETO Ecole Technique Officielle. . Nous y avons trouvé des Français mais ils nous ont abandonnées donc nous nous sommes réfugiées dans la brousse qui était tout près. Les personnes réfugiées à l’ETO qui y étaient restées ont été tuées par les Interahamwe.
Nous y avons passé cinq jours. Le sixième jour, les Inkotanyi nous ont rejoints mais ils étaient habillés en civil et disaient qu’ils étaient des adventistes qui allaient prier.

Quand ils sont arrivés tout près de nous, ils ont fusillé les Interahamwe. Les Inkotanyi nous ont emmenées à l’école primaire de Giporoso et nous y avons passé la nuit.

Le jour suivant, les blessés ont été emmenés à Kimironko, les autres ont été conduits à Kami et les vieux au stade Amahoro. J’avais des douleurs au bas-ventre et je n’arrivais pas à marcher.
Après, on nous a conduits à Kami. Ils nous ont séparés des autres et nous ont donné des médicaments et de la nourriture.

Après quelques jours, les autres sont allés à Byumba, mais nous, les Inkotanyi, ils nous ont emmenés à Ndera à Caraes. Nous y avons passé pas mal de jours à nous faire soigner.

Après le génocide, j’ai cohabité avec un homme. Nous nous sommes séparés après une année. Après notre séparation, je suis allée habiter chez mon cousin qui cohabitait avec une autre personne.

Quand mon cousin est allé en Ouganda, cet homme m’a violée. Je m’étais défendue mais comme il avait de la force, il a fait ce qu’il voulait faire. Je suis tombée enceinte et j’ai mis au monde un enfant en août 1996. Après avoir été dégoûtée par la vie en ville, j’ai décidé de retourner à Nyamata où vivaient mes parents avant le génocide.

Actuellement, je vis dans la parcelle d’un vieux qui était un ami de mon père. J’ai fait des examens pour voir si je n’avais pas attrapé le SIDA et les résultats étaient négatifs. Je n’ai pas porté plainte devant la justice parce que je ne connais pas ceux qui m’ont violée.

Quand je pense aux atrocités que j’ai subies ou quand je raconte mon histoire à une autre personne, je suis traumatisée. L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. m’a trouvé une conseillère pour m’aider à m’en sortir et je dois la consulter chaque mois à Kigali.

Actuellement, je n’y vais plus parce que cela ne faisait qu’alourdir ma peine. Il m’est déjà arrivé de raconter mon histoire du génocide et de me retrouver à l’hôpital où on a dû m’injecter un somnifère. Je ne saurais pas te dire… Moi-même je ne sais pas ce qui s’est passé ce jour-là.

L’AVEGA m’a acheté une chèvre. Mon souhait est d’avoir un logement et une machine à coudre pour pouvoir travailler et assurer ma survie.

Témoignage recueilli à Kigali le 4 mars 2002,
par Pacifique Kabalisa