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Témoignage V023

Âgée, humiliée, elle souffre d’isolement, dénonce les manquements de la Justice et réclame davantage d’aide matérielle et médicale.

Quand le génocide a commencé, j’avais 53 ans. Je ne me rappelle plus des dates auxquelles les massacres ont commencé. J’avais un mari et 12 enfants dont 8 garçons et 4 filles.
Trois d’entre eux ont été assassinés pendant le génocide, deux garçons et une fille. Deux seulement ont pu y échapper ; les autres étaient morts bien avant le génocide suite à un empoisonnement.

Au début des massacres, je me suis réfugiée dans les massettes avec mon mari et les enfants se sont cachés séparément.
Deux ont été tués à l’église de Nyamata et l’autre au secteur Kayumba.

Nous passions toute la journée dans les massettes et la nuit, nous cherchions où dormir.
Mon mari a été massacré dans les massettes. Je n’ai pas reconnu les tueurs de mon mari. Je sais que c’était des Interahamwe. Mon mari était très vieux. Nous étions tous les deux cachés dans les massettes mais à des endroits différents. Ils commençaient à tuer vers 9 heures du matin et partaient vers 16 heures.

Pendant la nuit, nous allions dans les champs pour chercher du manioc que nous mangions cru ou bien nous préparions des courges.
Dans les massettes, les Hutu cherchaient les Tutsi et violaient les femmes et les jeunes filles.

Moi aussi, j’ai subi ce genre d’atrocité. Le premier Interahamwe qui m’a violée était fort ; il m’a frappée et l’a fait violemment par l’anus. Je n’ai pas crié parce que j’avais peur d’être tuée.
Un homme riche était caché près de moi et quand les Interahamwe l’ont vu, ils l’ont tué et ont partagé l’argent qu’il avait sur lui. A ce moment-là, l’Interahamwe m’a laissée et a rejoint les autres. Je suis allée me cacher ailleurs.

Le lendemain, un autre Hutu que je ne connaissais pas m’a violée. Il m’a forcée à me coucher par terre, puis il a fait ce qu’il voulait. Il a voulu me tuer et m’a blessée à la tête d’un coup de machette.
Heureusement, un homme Tutsi est venu à mon secours. L’homme Tutsi lui a dit qu’il allait le tuer avec sa lance, puis le Hutu s’est sauvé.
J’avais l’anus gonflé et ma voisine m’a donné du beurre et de la pénicilline pour me soigner. Je ne connais pas ceux qui m’ont violée. Je suis sortie de cet endroit quand les Inkotanyi ont pris notre région.

J’ai des maux de tête qui ne cessent pas. J’avais aussi des douleurs dans le bas-ventre et j’urinais du sang. Je suis allée au centre de santé de Nyamata et le docteur m’a donné des médicaments.

Actuellement, je me sens guérie. Les Blancs qui travaillaient à l’hôpital de Nyamata m’ont soigné les oreilles puisqu’une chenille y était entrée lorsque j’étais dans les massettes. J’ai aussi des douleurs du côté des trompes et lorsque je vais à la toilette, du sang coule. Parfois, j’évite de manger et de boire pour ne pas avoir ces sensations douloureuses.

Je n’ai pas osé dire à mes médecins que j’avais été violée pendant le génocide ; je leur ai seulement raconté que j’avais des douleurs abdominales.

Un jour, je suis allée à l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. à Kigali et je leur ai raconté tout ce qui m’était arrivé pendant le génocide.
On m’a donné des comprimés et on m’a dit d’aller me faire examiner au CHK (Centre Hospitalier de Kigali)
Lire la définition CHK Centre Hospitalier de Kigali. mais comme je ne connaissais pas Kigali et que je ne connaissais personne pour me guider, je n’ai pas été.

Je suis une morte-vivante ; je ne sais rien faire parce que je suis très malade et je suis bouleversée quand je parle de mon histoire du génocide.
Je me sens marginalisée par les autres ; quand je vais au marché, je sens que tout le monde parle de moi. J’ai honte et je vis dans l’isolement. Etre ridiculisée à mon âge n’est pas une chose facile à supporter ! Mais d’habitude, je n’ai pas de problèmes avec mes voisins.

Je n’ai pas eu d’autre source d’assistance sauf de la part de l’AVEGA, qui nous aide tant matériellement que moralement ; elle nous aide à sortir de l’isolement.

Nous en avons assez de ces gens qui viennent nous demander nos témoignages sans suite.

Le soutien du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. est pour ceux qui ont les moyens d’aller au siège à Kigali.
Quant à moi, je n’ai même pas de carte qui donne accès aux soins de santé.
Tout ça est la conséquence du fait d’avoir des mauvais responsables parce que parmi ceux qui sont chargés de la sélection des rescapés nécessiteux, il y a des non-rescapés qui choisissent souvent leurs proches qui ne sont ni rescapés, ni nécessiteux.

Dans le domaine de la justice, nous n’avons eu aucune assistance.
Nous avons porté plainte devant la justice, mais nos bourreaux n’ont pas encore été jugés et ceux dont les procès ont déjà été prononcés ont été innocentés. Lors des procès, nous n’avons pas eu d’avocats alors que les génocidaires en ont eu.
Par ailleurs, les Interahamwe qui ont tué les nôtres ne veulent pas se dénoncer. Nous avons déposé nos doléances pour réclamer des dommages et intérêts, mais au rythme où vont les jugements, même les plus jeunes n’en obtiendront pas.

L’AVEGA nous donne des conseils relatifs à notre comportement pour que les familles de ceux qui ont tué les nôtres ne se moquent pas de nous ; quand on se respecte, on est également respecté par les autres.
Très souvent, des paroles réconfortantes sont nécessaires pour les gens désespérés comme nous.

L’aide n’est pas suffisante, surtout du point de vue matériel et des soins médicaux.
Nous habitons dans l’agglomération que le FARG a construite pour nous. Nous sommes en sécurité et nous n’avons pas de problèmes à vivre ensemble.

Mon souhait est de trouver les moyens financiers pour lancer un commerce ambulant parce que si quelqu’un te donne de l’argent et qu’il n’est pas investi dans des petits projets, il est facilement gaspillé.
J’ai besoin d’une carte pour les soins de santé et nous avons besoin d’avocats pour les procès du génocide.

C’est terrible de rester seule alors qu’on avait des parents et des enfants.

Témoignage recueilli à Kigali le 5 mars 2000,
par Pacifique Kabalisa