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Témoignage V024

Sa fille, traumatisée par ce qu’elle a vu pendant les massacres, ne va plus à l’école ; elle-même n’a pas pu lire les résultats de son test de dépistage du sida.

J’avais 41 ans lors du génocide. Chez nous, le génocide a débuté le 7 avril. On a commencé par brûler quelques maisons appartenant à des Tutsi. En voyant cela, mon mari m’a dit que nous devions aller nous cacher. Le soir venu, nous sommes partis avec nos cinq enfants et nous nous sommes cachés dans les buissons pour ne pas être surpris par les tueurs.

Nous nous sommes cachés dans un terrain de massettes à la frontière avec le Burundi tout près de la rivière Akanyaru. A mes côtés, il y avait deux de mes enfants (des filles) ; les autres étaient avec leur père ; nous étions dispersés.

Un groupe de tueurs nous a surpris, mes deux enfants et moi. Ils étaient nombreux mais je n’ai pas pu reconnaître un seul homme parmi eux.
Ils avaient des gourdins avec lesquels ils m’ont battue sur tout le corps.

Je ne connais pas le nombre de ceux qui m’ont violée. J’ai seulement pu distinguer deux hommes car ils me frappaient et par après, j’ai perdu connaissance. Peut-être que ceux qui ont abusé de moi étaient trop nombreux, car plus tard, quand j’ai repris connaissance, je saignais beaucoup au genou et le sang coulait également de mon sexe.

Nous avons changé de place mais en restant sur le même terrain. Nous avons passé presque un mois sur ce terrain de massettes.

La plaie sur ma jambe commençait à pourrir et du pus sortait de mon sexe.

Nous nous nourrissions des graines de sorgho et de l’eau de pluie. Nous avons quitté ce terrain quand un de nos voisins Tutsi – j’ai appris plus tard qu’il était mort de la dysenterie – est venu nous dire que le génocide était presque fini et qu’on pouvait se cacher dans un endroit plus sec. En effet, notre refuge était plein d’eau.

Nous avons quitté ce lieu pour aller dans des champs de sorgho. A ce moment, les gens commençaient à se déplacer.
On ne pouvait pas allumer le feu mais on mangeait quand même des patates douces crues et on buvait toujours de l’eau de pluie.

Dans les champs de sorgho, on n’a plus revu les Interahamwe. Ils ne sont plus revenus nous menacer.
Quelques jours plus tard, nous avons entendu, là où nous étions cachés, les cris des Interahamwe. Ils criaient que les Inkotanyi avaient pris Gako. Aussitôt, les Interahamwe ont commencé à fuir et nous avons pu quitter nos cachettes.

Nous sommes allées vers un centre appelé Biryogo dans la cellule Rukindo.
Comme presque toutes les maisons des Tutsi étaient démolies, nous avons habité durant une semaine dans les maisons des Hutu qui avaient fui. C’est à ce moment que j’ai su que mon mari et mes autres enfants étaient morts. Je suis restée avec les deux filles qui étaient à mes côtés durant tout le génocide.

Une semaine plus tard, nous sommes allés dans notre localité ; mais là aussi, nous occupions les maisons des Hutus.

Je perdais beaucoup de pus suite aux viols et la blessure sur ma jambe était infectée. Plus tard, l’association AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. m’a fait soigner jusqu’à ce que l’écoulement de pus s’arrête. Ensuite, un bienfaiteur m’a acheté de la pénicilline que je mettais sur ma jambe ; par chance, elle s’est guérie.

J’ai occupé plusieurs maisons d’autrui, mais quand les propriétaires revenaient, je quittais et j’allais habiter une autre maison inoccupée.

Récemment, un pasteur protestant m’a donné des tôles et un voisin qui est venu du Burundi m’a construit une petite maison ; je suis chez moi maintenant.
Je vis avec mes deux filles. La plus grande a 18 ans ; elle est mère-célibataire et elle a deux enfants.
_Le problème est que je dois m’occuper de mes petits-enfants car leurs pères ne participent en rien à leur survie.

Ma fille aînée était alors partie à Kigali. L’AVEGA lui avait trouvé un travail de bonne là-bas. Elle est revenue plus tard étant enceinte du premier enfant. La seconde grossesse, elle l’a eue quand elle me tenait compagnie dernièrement au CHK (Centre hospitalier de Kigali) Lire la définition CHK Centre Hospitalier de Kigali. , quand j’étais gravement malade.

Sa petite sœur est traumatisée à cause de ce qu’elle a vu pendant les massacres. Elle n’arrive plus à aller à l’école.

Je suis vieille et malade. La jambe qui a été blessée me fait toujours mal et bien que nous ayons des terrains, je n’arrive plus à cultiver.
Pour survivre, c’est ma fille, la grande, qui cultive, mais elle aussi n’est pas habituée à ce travail.
De ce fait, je suis obligée de payer un travailleur pour l’aider, à condition que je trouve assez d’argent pour ça. De cette façon, nous pouvons avoir de quoi nous nourrir.

Je bénéficie de l’assistance de l’AVEGA.
Par exemple, il y a trois ans, elle m’a donné 20.000 francs rwandais. C’était pendant la période de sécheresse de Bugesera. J’ai pu m’acheter un pagne et d’autres provisions.
L’AVEGA m’aide aussi pour les soins de santé, mais c’est à Kigali que je dois aller me faire soigner. Ce qui veut dire que quand je tombe malade, je cherche quelqu’un qui sait m’avancer de l’argent pour bénéficier des soins.

Je n’ai pas encore eu de carte pour les soins de santé offerte par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. . Nous avons donné nos photos mais les cartes ne sont pas encore prêtes.

J’ai passé le test de dépistage du VIH/SIDA via l’AVEGA, mais je n’ai pas su lire les résultats.

Témoignage recueilli à Kigali le 5 mars 2000,
par Pacifique Kabalisa