Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V025

Témoignage V025

Suite aux viols, elle a le sida mais n’a pas les moyens de se rendre en ville pour se faire soigner.

J’avais 32 ans lors du génocide ; j’étais mariée. Dans notre région, le génocide a débuté le 10 avril 1994. Les Interahamwe ont commencé à Kanzenze. Ils brûlaient les maisons et les gens se réfugiaient à Kayumba.
Nous nous sommes réfugiés au sommet de la colline Kayumba où nous avons rencontré des Tutsi de Murama et Kanzenze.

Ce jour-là, un groupe d’Interahamwe nous a attaqués, mais nous les avons combattus avec des pierres et nous les avons repoussés.

Après leur départ, nous avons envisagé d’aller à l’église de Nyamata et ceux qui sont partis en premier lieu y sont arrivés. Mais nous, les Interahamwe nous ont encerclés en cours de route et nous sommes allés nous cacher dans les marais de Nyirarukobwa et de Mwogo.
Mon mari et notre fils unique de 12 ans étaient partis avec les autres à l’église et ils ont été tués.

Les Interahamwe ont continué à courir derrière nous ; j’étais avec trois filles que je ne connaissais pas mais qui me disaient qu’elles étaient venues de Murama.

Quand nous sommes arrivées à Mwogo, les Hutu nous ont violées toutes les trois. Ils étaient quatre. Ils nous ont conduites dans une maison inachevée où les tueurs préparaient leurs repas. Certains nous gardaient pendant la journée. Ils nous violaient à tour de rôle. Celui qui était disponible ne faisait que ça.

Je ne connais pas le nombre de fois qu’ils l’ont fait, parce que c’était devenu leur occupation habituelle. Nous ne connaissions pas leurs vrais noms parce qu’ils se nommaient maître ou pasteur.
Quand ils venaient de tuer, ils nous frappaient et disaient que nous nous préparions mal ; ils nous demandaient si c’était comme ça que nous faisions pour nos maris. Ils nous tuaient moralement.

Lorsque les Inkotanyi sont arrivés à Mwogo, les Interahamwe nous ont dit que nos frères étaient venus. Ils ont tué trois autres filles, mais moi je leur ai menti, je leur ai dit que j’étais Hutu et ils m’ont laissée.
Je suis allée me cacher dans les marais.

Plus tard, les Inkotanyi m’ont aidée à me déplacer parce que je ne pouvais pas marcher. Ils cherchaient ceux qui avaient pu échapper à la mort et qui se cachaient là-bas.

Concernant les conséquences des viols, j’ai fait, avec l’assistance de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. , des examens en 2001 – je ne me rappelle pas de la date – pour voir si nous n’avions pas attrapé le SIDA et malheureusement, mes résultats étaient positifs.

Après le génocide, j’avais des règles qui ne cessaient pas. Les militaires Inkotanyi qui s’occupaient des malades m’ont donné des médicaments et je suis désormais guérie.
Actuellement, j’ai des douleurs dans le dos et j’ai des écoulements de sang, même quand ce n’est pas le moment d’avoir des règles.

Avant de faire ce test, je n’étais pas malade mais je me demandais si ces hommes sauvages ne m’avaient pas contaminée. Je ne pensais pas au SIDA. J’avais mal au dos et je pensais que c’était à cause de leur brutalité au moment des viols.

Je ne vais pas au marché pour acheter du charbon parce que quand je vois les vendeurs, je me souviens de ceux qui m’ont violée. Ils étaient comme eux et ça me rend malade [ Par "ils étaient comme eux" : le témoin veut dire que certains tueurs pendant le génocide se frottaient de la boue ou de la poussière sur le visage afin de ne pas être reconnu].

Quand j’ai reçu les résultats de mes examens, je me suis demandée comment j’allais faire, étant donné que je vivais seule.
J’avais refusé d’aller faire le test de dépistage, mais l’AVEGA nous a obligées, disant que les femmes qui avaient été violées par plusieurs personnes seraient contaminées.
Après les résultats, j’ai eu peur et chaque fois que je tombais malade, je me sentais isolée. Je n’ai pas dit aux autres que j’avais le SIDA parce qu’on pourrait me marginaliser.

J’ai reçu une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. , mais quand je vais à l’hôpital ou au dispensaire, les médecins ne s’occupent pas de moi.
Je passe la journée là-bas et ils me donnent des médicaments qui ne sont pas forts.

Quand je tombe malade, je demande que Dieu m’aide à trouver un ticket de transport pour aller à l’AVEGA à Kigali. Là, on me soigne sérieusement et je guéris. Je suis allée à Rwamagana parce qu’on m’avait dit qu’on y distribuait des antirétroviraux.
Mais il faut y aller chaque mois, et je n’ai pas respecté le rendez-vous parce que je n’avais pas les moyens de me payer un ticket de 2.000 francs rwandais pour l’aller et le retour. Il m’est impossible de trouver un tel montant alors que je n’ai même pas de quoi manger.
La première fois, l’AVEGA a payé pour moi, mais le mois suivant, quand je suis retournée, on m’a dit que je devais me charger de ce ticket moi-même. Je ne l’ai pas fait parce que ça m’était trop difficile.

La maison que j’occupe actuellement a été achetée par le FARG. Ce n’est pas dans une agglomération et je vis seule parce que toute ma famille a été tuée. Je n’ai personne pour vivre avec moi.
Après le génocide, j’avais pris des enfants qui avaient perdu leurs parents mais leurs familles sont venues les récupérer.

Je n’ai pas reçu d’autre assistance, sauf de la part de l’AVEGA, qui louait une maison pour moi et que j’ai occupée avant que le FARG ne m’achète ma maison actuelle. L’AVEGA nous a aidés pour pas mal de choses mais cette année, elle a manqué de moyens.

Nous n’avons personne qui pourrait nous aider en justice. Même lorsque nous avons gagné des procès, les Interahamwe ont fait appel et nous ne connaissions pas la suite.

Il y a un homme, un criminel renommé, qui a été condamné à la peine de mort au Tribunal de Première Instance de Nyamata, mais, quand on l’a emmené à la Cour d’Appel à Kigali, nous n’avons pas eu la suite du procès.
Avant le génocide, il était un grand commerçant à Nyamata et lors du procès, il était dans la prison de Rilima, mais je ne sais pas s’il est encore là. Son avocat venait chaque jour, mais le nôtre, qu’IBUKA
Lire la définition IBUKA Ce mot de la langue rwandaise signifie en français « Souviens-toi ». Il s’agit d’une association œuvrant pour la mémoire des victimes du génocide des Tutsi. nous a octroyé, nous ne le voyions pas.

L’aide n’est pas suffisante mais je suis reconnaissante pour tout ce qu’on me donne. Je suis en sécurité, parce que tout près de chez moi, il y a la police qui protège l’école secondaire d’APEBU.

Mon souhait est de trouver quelque chose qui pourrait m’aider dans ma vie, comme l’élevage de chèvres ou de poules, de telle sorte que je puisse m’acheter tout le nécessaire.

Témoignage recueilli à Kigali le 4 février 2002,
par Pacifique Kabalisa