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Témoignage V026

Il semblait vouloir l’aider, elle lui a fait confiance.

Avant le génocide, je travaillais dans notre boutique ; nous avions un dépôt de boissons et je vendais des vivres. Mon mari travaillait comme électricien à Kigali, mais il avait arrêté cette activité pour venir m’aider. Nous habitions dans le secteur de Kibungo, mais nous travaillions en ville puis nous rentrions le soir. J’avais 35 ans ; nous avions sept enfants, mais l’un d’eux est mort récemment.

Dans notre localité, on a commencé à tuer au lendemain de la mort de Habyarimana, donc le 8 avril 1994. Ce jour-là, on a tué nos voisins ; nous avions quitté nos domiciles pour aller passer les nuits ailleurs.

J’ai quitté notre maison le même jour et je suis partie demander refuge avec les enfants chez un voisin Hutu. Nous y avons passé une nuit puis le jour suivant, mon mari est venu. Il avait passé la nuit à faire la patrouille à Nyarunazi avec d’autres hommes. Il a pris cinq de nos enfants et m’a laissé les plus petits.

Ils sont allés à l’église de Ntarama où étaient d’autres réfugiés Tutsi. Je suis restée dans cette famille Hutu. Le jour suivant, le soir, le fils du Hutu qui m’avait accueillie – il avait à peu près vingt huit ans et était militaire – m’a gentiment proposé de m’accompagner à l’église de Ntarama.

Je pensais qu’il était sincère et j’ai accepté. Il m’a emmenée dans un bar, près du secteur où se trouvaient ses frères Hutu, avec mes deux enfants et nous y avons passé deux jours.
Les Interahamwe rentraient dans ce bar pour y tuer les gens mais aussi pour manger les vaches des Tutsi qu’ils avaient pillées.

Ces Interahamwe, je les connaissais tous. Ils étaient nos voisins. Le jeune homme Hutu qui m’avait accompagnée aurait pu être mon fils, vu son âge, mais il n’a pas eu pitié de moi.

Il me violait quand il le voulait alors que je venais récemment de mettre au monde.
Il m’avait prise comme sa femme-objet ; il me disait de me préparer pour lui et il abusait de moi.
Il m’avait promis qu’il ne me tuerait pas, mais que les autres l’accompliraient à sa place. Il se moquait de moi, disant qu’avant, j’étais orgueilleuse mais que maintenant, je lui appartenais.
Après deux jours, il m’a dit qu’il allait au combat et qu’il allait m’accompagner jusque près de l’église, puis il a rebroussé chemin.

A l’église de Ntarama, j’ai trouvé mon mari et mes enfants vivants ; il y avait aussi beaucoup d’autres Tutsi. A part mon mari, je n’ai expliqué à personne d’autre ce que je venais de vivre.
A ceux qui me demandaient où j’avais été, je répondais que je m’étais cachée dans un terrain de massettes.

Après quatre jours, les Interahamwe sont venus. Parmi eux, se trouvaient des civils et des militaires. Ils ont tué beaucoup de personnes, mais avec ma famille et les autres qui ont pu s’échapper, nous sommes allés à l’école primaire de Butera à Cyugaro.

Nous sommes restés pendant une semaine dans cette école, puis nous avons encore une fois été attaqués. Ma famille et moi avons pu fuir et nous sommes partis nous cacher dans le terrain de massettes, où nous sommes restés quelques temps.

Un assaut de grande ampleur a eu lieu le 30 avril.
C’est ce jour-là que mon mari est mort, comme beaucoup d’autres Tutsi.
Aucun de mes enfants n’est mort pendant le génocide. Ma fille aînée est morte suite à une maladie au mois d’octobre 2002.

Pour le moment, j’occupe la maison de mon grand frère car la mienne a été détruite pendant le génocide. Et pour habiter celle-ci, il m’a fallu chercher des tôles pour la toiture.
C’est l’association HAGURUKA Lire la définition HAGURUKA Association pour la défense des droits de la femme et de l’enfant. qui me les a données.

Ma fille est morte après avoir acheté un terrain pour la fabrication de briques. Je vends des briques pour nous faire vivre. Deux de mes enfants sont à l’école secondaire.
Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide)
Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. leur paie le minerval et j’achète le matériel scolaire. Les autres sont à l’école primaire. Le FARG m’a octroyé une carte pour les soins de santé.

J’ai besoin d’un logement, car je crains qu’après ma mort, il n’y ait des problèmes entre mes enfants et ceux de mon grand frère qui ont survécu. En effet, bien que je m’occupe d’eux, ils n’ignorent pas que nous habitons leur maison.

Témoignage recueilli à Kigali le 5 mars 2000,
par Pacifique Kabalisa