Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V027

Témoignage V027

Elle a supplié plusieurs de ses violeurs de la tuer mais ils l’ont même soignée pour pouvoir la violer encore.

J’ai rencontré le génocide dans la commune de Tare. J’avais 22 ans. Nous étions à la maison avec les autres membres de la famille.
La première attaque nous a envahis trois jours après le crash de l’avion du Président Habyarimana vers 12h. Les tueurs ont commencé par les maisons des Tutsi voisins.

Nous avons entendu des coups de sifflets, des tambours, des clameurs et la voix d’une personne qui criait qu’on venait de massacrer ses enfants.
Nous avons aussitôt couru vers les bananeraies qui étaient tout près de notre maison. J’étais avec ma mère et trois enfants.

Avant le génocide, nous étions sept enfants à la maison et nous avions encore nos deux parents. Aujourd’hui, nous sommes deux, ma petite sœur qui vit à Gitarama et moi.

Vers 18 heures, nous avons décidé de nous réfugier à la commune Shyorongi. C’est une commune frontalière de la nôtre. C’était tout près de chez nous, mais comme nous avancions en nous cachant, nous n’y sommes arrivés que trois heures plus tard.
Nous sommes allés chez les membres de notre famille élargie qui habitaient cette commune. Ils étaient également des Tutsi.

Dans cette région, on n’avait pas encore commencé les tueries. Mais à notre arrivée, les menaces de mort pesaient déjà sur les Tutsi de la région.

Nous nous sommes réfugiés, avec cette famille, sur la colline Nyagatovu, située dans la cellule de Rusiga, où s’étaient réfugiés également les Tutsi menacés des communes de Tare, Shyorongi et Mbogo.

Trois jours plus tard, des miliciens composés d’Interahamwe et de civils armés de grenades et d’armes blanches nous ont attaqués. Les hommes qui étaient avec nous ont essayé de résister aux meurtriers et de combattre en utilisant des pierres. Mais la force des tueurs les a surpassés.

Nous avons alors tenté de trouver refuge à l’église adventiste de Rwintare. Là, à nouveau, beaucoup de Tutsi venaient de perdre la vie ; d’autres étaient gravement blessés. Nous y avons passé la nuit et le lendemain, un autre assaut de grande ampleur a été organisé contre nous.
Cette fois-ci, nous n’avons même pas pensé à l’autodéfense. Nous avons tous couru en mode « sauve-qui-peut » vers Kiziba. Entre temps, les assaillants tuaient des gens. Ma mère ainsi que deux de mes enfants, ont été tués à l’église.

Arrivés à Kiziba, nous y avons trouvé des militaires de la police militaire qui gardaient une barrière. Et soudain, une foule de tueurs nous a à nouveau attaqués. Ils nous ont pourchassés jusqu’à la commune Shyorongi où se trouvait un camp militaire.

Les militaires se sont vite joints aux Interahamwe qui nous poursuivaient. Ils nous fusillaient et les Interahamwe assommaient ceux qui n’étaient pas morts des balles. Beaucoup de gens y ont laissé leur vie.

J’ai échappé à la mort avec une poignée d’autres personnes et nous avons continué notre chemin vers Kanyinya dans la commune de Shyorongi.
Nous y avons rencontré une foule de miliciens Hutu qui nous a forcés à nous asseoir sur la route asphaltée. Ils nous disaient que nous allions rejoindre les Inkotanyi qui étaient au Mont Jari.

Nous y avons passé un moment puis, ils nous ont dit de continuer notre chemin. Et quand nous nous sommes levés, ils se sont rués sur nous et ont commencé à tuer à coup de gourdin et avec des épées.

Les autres se sont vite sauvés en courant ; je ne sais pas quel a été le sort des membres de ma famille avec qui j’étais, dont mon père. Moi, j’ai été prise par un jeune milicien Interahamwe qui a donné l’ordre aux autres de ne pas m’assassiner.
Il m’a enfermée dans une maison et est retourné à son " travail ". Vers 18 heures, il m’a emmenée chez son grand-père avec qui il vivait. Je ne le connaissais pas. Il me disait que j’allais être son épouse.
C’était un jeune garçon très sale, semblable à un mayibobo [enfant de la rue].

J’y ai passé toute une semaine et chaque soir, il me conduisait dans une maisonnette tout près de la route pour me violer. Il informait aussi ses camarades qu’il s’était approprié une femme Tutsi.

Un jour, alors qu’il jouait avec son fusil qu’il ne savait d’ailleurs pas manipuler, par mégarde, il a fusillé sa voisine Hutu. Les autorités locales ont pris la décision de l’emprisonner pour ce crime. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas me laisser chez son grand-père pendant son absence et m’a demandé de partir. Je l’ai alors supplié de me tuer avec son fusil mais il a refusé.

Il m’a confiée à un militaire. Il lui avait expliqué qu’il s’était approprié une jolie fille Tutsi et qu’il voulait lui en faire cadeau. Le militaire m’a demandé à son tour d’être sa femme ; je l’ai supplié de me tuer, mais lui aussi a repoussé ma demande.
Il m’a emmenée chez ses parents dans la commune de Ruhashya, dans la préfecture de Butare. Arrivés chez lui, son père ne supportait pas ma présence et il l’a obligé à me chasser, disant qu’il ne voulait pas voir une Tutsi dans sa maison.

Nous sommes retournés à Kigali. Quand nous sommes arrivés à Gitarama, précisément à Runda, il m’a dit qu’il avait quitté l’armée sans l’autorisation de ses supérieurs et qu’il allait alors la regagner, me laissant avec les autres réfugiés Hutu.
C’était au moment de l’évasion des Hutu de certains quartiers de Kigali qui étaient tombés entre les mains de l’APR Lire la définition APR Armée Patriotique Rwandaise. . Il m’a laissée à cet endroit et a demandé à un homme qui était là d’assurer ma sécurité. Il était respecté parce que c’était un militaire.

Deux jours après son départ, deux miliciens Interahamwe ont tenté de m’assassiner. L’homme à qui on m’avait confiée m’a, à son tour, livrée à d’autres militaires qui étaient dans le camp. Il leur a dit que j’étais la femme de leur collègue. Je suis restée avec eux dans leur bus et le soir, leurs supérieurs leur ont ordonné d’aller au « Camp Kigali » (camp militaire de Kigali). Je suis partie avec eux.

Arrivée au « Camp Kigali », j’ai été logée par un de ces militaires. J’y ai passé la nuit et, le lendemain, il m’a conduite au CHK Lire la définition CHK Centre Hospitalier de Kigali. dans un véhicule de l’armée et m’a trouvé de faux papiers, attestant que j’étais le garde-malade d’un enfant que je ne connaissais pas.
Tout ce qu’il a fait n’était pas gratuit. Ce n’était que dans le souci de me violer. J’étais devenue sa proie. Il m’apportait de la nourriture et des habits pillés dans les maisons des Tutsi.

Vers la fin du mois de mai, les militaires de l’APR menaçaient de prendre le quartier du CHK. L’armée avait décidé de déplacer les blessés hospitalisés. Le militaire en question est parti avec ses malades et je suis restée là, au CHK. J’étais avec d’autres femmes et filles Tutsi et les militaires venaient chaque jour nous torturer sexuellement.

Parmi ceux qui m’ont abusée au CHK, il y avait un homme qui m’installait dans une chambre dans le pavillon pour me violer, et cela pendant deux semaines environ. Il venait chaque jour. Je partageais cette souffrance avec beaucoup d’autres femmes et nous apprenions à supporter cette mortification.
Tous ceux qui prétendaient me sauver la vie m’ont violée.

Lorsqu’ils se sont déplacés suite à l’évolution des combats, le premier militaire à qui j’avais été confiée est venu me chercher. Je suis partie avec lui en RdC Lire la définition RdC République démocratique du Congo. et nous avons vécu dans un camp de réfugiés comme mari et femme. J’ai eu un enfant avec lui avant de rentrer au Rwanda. Je suis revenue en 1996 avec la rentrée massive des réfugiés lors de la guerre au Congo.

Depuis, je n’ai jamais revu cet homme, je ne sais pas où il est pour le moment. Tous ces hommes m’ont fait souffrir. Malheureusement, je ne sais pas où ils sont et je n’ai donc aucun moyen de porter plainte devant la justice.
J’ai toujours son enfant.
Mon mari le connaît ; je lui ai raconté mon histoire et il a accepté de m’épouser. Je suis sa seconde femme ; la première a été tuée pendant le génocide.

L’enfant que j’ai eu dans le camp de réfugiés n’est pas reconnu légitimement par mon mari ; il est à mon compte. C’est moi qui dois subvenir à tous ses besoins.

Quelques fois, quand je pense aux circonstances de sa conception et de sa naissance, les mauvais esprits me prennent et je me demande pourquoi je n’ai pas avorté ou pourquoi l’enfant n’a pas été mort à sa naissance. Mais je me calme en me confiant à Dieu. Je me dis que c’était la volonté de Dieu.

Quant aux conséquences des viols, quand j’étais encore au CHK, j’ai attrapé la syphilis. Le militaire avec qui j’ai eu un enfant m’a apporté des médicaments – pour pouvoir encore mieux profiter de moi – et j’ai guéri.
Je n’ai pas passé le test de dépistage du VIH/SIDA puisque je me sens intacte et que je ne vois aucun symptôme du SIDA.

Je n’ai eu aucune assistance mais je n’ai jamais présenté mes problèmes à qui que ce soit, même pas au FARG Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. . Ce n’est donc pas suite à la malveillance des bienfaiteurs que je n’ai pas reçu d’aide.

Par la suite j’ai été déçue des allégations déposées par les autres victimes du génocide. Les procès en rapport avec le génocide ne donnent pas l’espoir que justice sera rendue aux victimes.

Mon souhait dans le domaine d’assistance est celui d’un projet générateur de revenus qui pourrait m’aider à satisfaire les besoins de mon enfant. Je lancerais un projet d’élevage de petit ou de gros bétail.

Témoignage recueilli à Kigali le 8 juin 2002,
par Pacifique Kabalisa