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Témoignage V028

Elle n’a pas les moyens de faire le test de dépistage du sida mais comme elle a été violée par plus de cent personnes inconnues, elle se doute qu’elle est contaminée.

J’avais 35 ans lors du génocide. Lorsque le génocide a débuté, j’étais à Kigali. Dans notre quartier, les massacres ont débuté juste après le crash de l’avion de Kinani [sobriquet du Président Habyarimana].

J’avais un époux et cinq enfants, dont trois filles et deux garçons. Mon mari a été emporté par le génocide tandis que les enfants et moi avons survécu.

Après l’annonce de la mort de Kinani, le carnage a commencé. Notre maison a été envahie par des militaires qui nous ont lancé une grenade. Celle-ci a coûté la vie à mon époux, tandis que moi et les enfants avons été blessés. Les agresseurs sont partis, croyant que nous étions morts.

A ce moment-là, j’ai pris la décision de fuir vers le centre scolaire de Kibagabaga, une colline voisine proche de la nôtre, où j’ai rencontré d’autres réfugiés Tutsi.
C’était une colline parallèle et je suis descendue en passant par un marais qui nous séparait, mais péniblement, car j’avais eu des enfants dont les naissances avaient été très rapprochées – ça faisait deux mois que je venais de mettre au monde.

Arrivée dans les marais, j’y ai trouvé un Twa qui n’était pas au courant de ce qui se passait. Il m’a aidée jusqu’au sommet de la colline.
Tout à coup, un Interahamwe m’a saisie et m’a dit qu’il m’amenait chez « le conseiller ».
Ce sont les fosses communes vers lesquelles on nous acheminait qu’ils appelaient « le conseiller ». Lorsqu’ils disaient cela, nous croyions que c’était pour aller s’expliquer au conseiller communal.

J’ai été sauvée par un policier, ami de mon mari. Ce dernier les a dupés et leur a dit que j’étais sa femme. Lui aussi était un Interahamwe. Il m’a conduite chez lui où j’ai trouvé son épouse et sa mère qui, elles aussi, étaient des Tutsi.

Là-bas, j’ai connu une vie malheureuse. Ce policier avait des petits frères, qui étaient aussi des Interahamwe. Ces derniers se réveillaient très tôt le matin pour aller assassiner.
Il leur avait dit que si jamais je mourais, lui aussi les tuerait sans pitié. Il partait également tôt le matin. Ses petits frères et petites sœurs avaient commencé à manifester le fait que ma présence était vraiment indésirable.

Un de ses petits frères, qui était mayibobo [enfant de la rue] me violait, accompagné de ses collègues bandits. Ils le faisaient en présence de mes enfants. L’aîné était en première année de l’école primaire. Ils me trouvaient dans mon lit et ils étaient sauvages, armés de fusils et de gourdins ; ils ressemblaient aux « man power » qui transportent les brouettes.

Ils me tabassaient beaucoup car je refusais de me laisser faire. Ils me faisaient perdre toute dignité puisqu’ils me déshabillaient devant mes enfants. Le nombre de viols ne cessait d’augmenter, mais je ne peux en définir le nombre exact.
Le policier n’était pas au courant de ma situation et sa mère m’avait empêché de le lui dire, craignant sa réaction.

Selon sa mère, la colère aurait pu avoir pour conséquence d’inciter les assassins à venir m’exécuter. J’ai préféré ne rien dire. Il venait avec les brigands des quartiers environnants comme Kinyinya ou d’ailleurs. Je n’ai pu identifier personne.

Néanmoins, il y en avait un mais je n’ai pas entendu son nom de famille et il paraît qu’il est mort.
Quant au policier, on dit qu’il est incarcéré mais je ne sais pas où. Vu que ses sœurs pouvaient me délivrer, sa mère lui a demandé d’aller me cacher ailleurs. Elle craignait de me voir mourir. Il m’a amenée chez le député Grégoire Moshotsi mais il est mort plus tard, pendant le génocide ; il était l’oncle maternel de mon mari.

Le député a refusé de venir me récupérer avec sa voiture et lui a dit de m’accompagner à pied, peu importe qu’on me tue.
Le policier a pris un enfant, moi j’ai pris l’autre et nous sommes partis. Il avait une massue et une machette à la main. Il nous a accompagnés chez le député à Kimironko.
Arrivés là-bas, sa femme s’est moquée de moi. Elle me demandait comment mon mari était mort et puis elle rigolait.

Le parlementaire avait des grenades chez lui. Il y avait également des déplacés de la guerre de 1990.
Nous avons passé la nuit ensemble et le lendemain, à cinq heures environ, une fille est allée se plaindre chez le député qu’il y avait des Inyenzi.
A six heures à peu près, deux Interahamwe sont arrivés. En les apercevant, j’ai failli mourir de peur. Je leur ai tourné le dos. Ils étaient les petits frères d’un militaire de la GP Lire la définition GP Garde Présidentielle. , qui était notre voisin.

Ils disaient au député que lui aussi était Tutsi et le concerné a nié. Il leur a dit : « Avez-vous jamais vu un Tutsi en qui le pouvoir a eu confiance jusqu’à lui accorder le privilège d’être délégué du peuple ? », et les miliciens sont partis. A ce moment, les Inkotanyi venaient de s’emparer du camp Kami et progressaient pour libérer Remera. Ils étaient arrivés à un endroit appelé Mu Izindiro, près de Kacyiru.

Le député est vite parti chez son ami, un Hutu qui habitait à Bibare, Remera. Nous sommes partis ensemble. Cette nuit-même le quartier du parlementaire est tombé entre les mains des Inkotanyi.

Les Interahamwe sont venus fouiller dans le quartier où nous étions cachés et le député m’a chassée, prétendant que ma présence pourrait causer leur mort. Il a ajouté que le moment des Tutsi était arrivé et que je ne me cacherais pas sans cesse.
Ces propos m’ont donné le courage de répondre sans crainte de perdre la vie. Je l’ai obligé à me laisser dormir et lui ai dit que je partirais le lendemain matin.

Comme promis, très tôt le matin, à cinq heures, il m’a réveillée et je m’en suis allée. Les barrières n’étaient pas encore érigées. Je suis entrée dans une maison inoccupée qui était tout près.
Les Interahamwe m’ont trouvée dans cette maison. Ils ont refusé de me tuer disant qu’ils avaient massacré assez de vrais Tutsi et qu’ils ne voulaient pas que je leur porte malchance.

On m’a dit que la maison appartenait à un adjudant des FAR (Forces Armées Rwandaises) et je l’ai aussitôt quittée. Je suis partie à Giporoso, espérant me faire tuer, mais j’y suis arrivée sans problèmes.

A ce moment-là, les militaires de l’APR Lire la définition APR Armée Patriotique Rwandaise. avançaient et les Interahamwe et les ex-FAR Lire la définition FAR Forces Armées Rwandaises. se sauvaient en courant. Certains se cachaient dans des rigoles. Je me suis assise sur la route en attendant le passant qui pourrait m’assommer.

Puis, un véhicule de la MINUAR Lire la définition MINUAR Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda. est apparu. Je me suis dit que j’allais au contraire être sauvée, mais ça n’a pas été le cas. Comme je ne connaissais pas le français, je leur ai exprimé ma souffrance par des gestes ; je leur ai montré mes plaies et leur ai demandé de me transporter. Ils se sont moqués de moi et sont partis. J’étais toujours avec mes enfants.

Nous ne savions plus quoi faire. Nous avons alors repris le chemin de Kimironko en marchant lentement. Nous avons rencontré beaucoup de tueurs mais tous ont refusé de nous tuer, avançant la raison qu’ils avaient tué beaucoup de Tutsi et qu’ils étaient fatigués.

Personne n’a voulu prendre les devants pour nous tuer. Les autres se moquaient de moi me disant que j’étais une Inyenzi envoyée par Kagame et me demandaient si ses envoyés étaient comme moi - pour dire que Kagame n’avait pas une vrai armée et qu’il était capable d’envoyer des gens comme moi. Je n’étais plus reconnaissable.

J’ai continué mon chemin et je me suis encore une fois retrouvée chez le député Grégoire Moshotsi. Il a dit à sa famille de déménager pour me laisser seule chez lui.
Ils se sont rendus au bar Umutekano à Kimironko. Je les ai suivis et ils m’injuriaient en me disant de ne pas les suivre. Il y avait beaucoup d’Interahamwe. Le député et sa famille sont entrés à l’intérieur du bar et moi et mes enfants sommes restés dehors.

A l’entrée de ce bar, il y avait une barrière d’Interahamwe et ils tuaient encore les Tutsi, violaient les femmes et les filles. Je suis restée là. Une femme Tutsi mariée à un Hutu, qui habitait tout près, nous avait donné de quoi manger.

Les Interahamwe ont ordonné à un jeune garçon de 13 ans de me violer. Tout le monde me regardait, même mes enfants. C’était comme mettre un couteau dans une plaie.

Le lendemain, la localité est tombée dans les mains des Inkotanyi. Tous les Hutu génocidaires ont fui et les autres ont été capturés par les militaires de l’APR.
Je suis restée seule avec mes enfants ; je n’ai même pas su que les Inkotanyi avaient assiégé la région. Quand mes enfants sont sortis, ils les ont aperçus et sont vite revenus pour me dire qu’ils venaient de voir des militaires qui ressemblaient à ceux qui logeaient au CND
Lire la définition CND Conseil National pour le Développement. C’était la maison parlementaire sous le régime de Habyarimana. Avec les accords de paix d’Arusha entre le gouvernement rwandais et les rebelles du FPR, cette maison avait accueilli les soldats du FPR qui devaient assurer la protection des autorités du FPR durant la période de transition. Conduire les Tutsi au CND durant le génocide signifiait les emmener au lieu de la mort. .

Je me suis alors forcée à retourner au bar Umutekano et j’y ai rencontré des Inkotanyi. Ils ont eu pitié de moi et de mes enfants ; je ne savais pas qu’il pouvait arriver aux hommes de pleurer ! Ils nous ont bien accueillis, nous ont donné de la nourriture et nous ont amenés à Ndera, où étaient les autres Tutsi rescapés.

A la fin de la guerre, je suis retournée chez moi. J’ai retrouvé ma maison complètement démolie et je suis allée voir chez mes parents où je n’ai trouvé personne ; toute ma famille avait été décimée.

J’avais pas mal de problèmes dus aux viols répétés et aux coups. J’avais des douleurs abdominales et les coups de genoux qu’on m’avait donnés sur le pubis l’avaient brisé.
Quand les uns étaient en train de me violer, les autres me frappaient en disant que ce n’était pas eux les responsables de notre mort, que la responsabilité était plutôt chez Kagame qui ne voulait pas déposer les armes.

J’ai été en contact avec les gens de l’ONG Lire la définition ONG Organisation Non Gouvernementale. World Vision et ils m’ont construit une maison.
J’ai raconté mon histoire du génocide à un Blanc qui y travaillait et il m’a payé les frais de soins de santé au dispensaire de Kicukiro. Les examens médicaux ont révélé que j’avais la syphilis et le médecin qui m’a traitée depuis avril 2001 m’a dit que je serais guérie en octobre de la même année.

La matrice avait été déplacée à l’extérieur de l’abdomen et elle a été remise à sa place. Depuis la fin de la guerre, j’avais des règles qui ne s’arrêtaient pas, mais on m’a soignée et j’ai retrouvé des menstruations normales depuis août 2001.

Aujourd’hui, mes enfants me rappellent les viols que j’ai subis et j’ai honte d’en parler avec eux.
Je n’ai pas fait le test de dépistage du VIH/SIDA. L’AVEGA
Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. nous avait demandé de nous rendre à son siège à Kigali pour faire ce test, mais je n’y ai pas été, faute de moyen de transport. Je pense que je l’ai attrapé. Ce serait plutôt étonnant de ne pas être contaminée après avoir subi les viols de plus de cent personnes inconnues.

Pour ce qui est de l’assistance, j’ai reçu une aide de denrées alimentaires, de casseroles et de pagnes de la part de l’AVEGA. Quand on tombe malade et qu’on sait avoir un ticket pour arriver à Kigali, l’AVEGA nous offre les soins de santé gratuitement.
Le FARG
Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. ne donne pas d’autre appui, sauf le minerval de mes enfants, qui sont à l’école secondaire. Concernant le soutien psychosocial, l’AVEGA a mis à notre disposition ses agents chargés de nous écouter et de nous donner des conseils.

Quant au domaine juridique, puisque j’étais à Kigali pendant le génocide, je n’ai pas pu y retourner pour porter plainte puisque je n’ai pas de moyen de transport. Le peu d’argent que je gagne, je l’utilise pour nourrir mes enfants et non pour aller me plaindre à Kigali.

Les veuves n’intéressent personne dans notre région. Nous nous débrouillons seules. Quand nous sommes venues habiter ici, les voisins disaient que nous venions prendre de l’argent. [Intention du témoin : les voisins disaient qu’ils profitaient du système ; ils venaient profiter de ce que les organisations et ASBL avaient à offrir aux survivants du génocide].

J’ai besoin d’une vache ou de chèvres pour un projet d’élevage qui pourrait m’aider à subvenir à mes besoins. Un projet de petit commerce pourrait également m’être utile.

Témoignage recueilli à Kigali le 13 janvier 2002,
par Pacifique Kabalisa