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Témoignage V029

Elle a dû se cacher parmi les cadavres, elle a été violée devant ses enfants… et elle ne reçoit pas l’aide du FARG parce qu’elle n’a pas d’argent pour se faire photographier.

J’avais 43 ans lors du génocide. Avant la guerre de 1959, je vivais avec mes parents à Ntongwe. Quand la guerre de 1959 a éclaté, on a détruit notre maison. Nous nous sommes réfugiés à Mayaga à Butare où nous avons longtemps vécu. C’est à cet endroit que plus tard je me suis mariée.

En 1973, une autre guerre a éclaté et nous avons fui au Burundi, mon mari, nos deux enfants et moi. Arrivés là-bas, mon mari me maltraitait et en 1979, j’ai décidé de rentrer chez moi avec mes deux enfants. Ainsi, j’ai rejoint ma famille au Rwanda et celle-ci m’a bien accueillie.
Mes frères m’ont donné un terrain et m’ont aidée à construire une maison.

Le génocide de 1994 m’a frappé chez moi, dans cette maison, dans la commune de Muyira. J’avais mis au monde trois autres enfants mais sans m’être remariée.
Je ne me souviens pas de la date exacte à laquelle on a commencé à tuer mais c’était en avril, un mardi soir. Cette nuit-là, nous avons fui nos maisons et, avec deux de mes enfants, nous avons passé trois nuits dans les buissons.

Puis, un voisin Hutu nous a trouvés et nous a prêté refuge chez lui. Deux autres enfants s’étaient dispersés et l’aînée s’était mariée dans la région de Bugesera.

L’homme nous a hébergés pendant deux semaines. Il nous cachait sous son lit puis, il nous a chassés et a même voulu nous tuer. Mais je l’ai supplié et il nous a laissés partir en nous disant que si les autres nous retrouvaient chez lui, ils nous tueraient tous, y compris lui.

Nous sommes partis en nous dirigeant vers le bureau de la commune. En cours de route, nous avons croisé deux hommes et l’un d’entre eux m’a demandé ma carte d’identité. Je lui ai répondu que je l’avais perdue.
Il m’a brutalement saisie et m’a obligée à me coucher dans la rue puis il m’a violée devant mes enfants. Quand il a terminé, il a pris un gourdin pour me tuer mais l’autre l’en a empêché, lui disant qu’il ne pouvait pas m’assassiner après m’avoir violée. Ils sont partis et je me suis levée. Nous avons continué notre chemin vers le bureau de la commune de Mayaga.

Arrivés à cet endroit, nous y avons trouvé beaucoup de personnes, mortes et vivantes. Nous y avons passé une nuit. Puis, le lendemain soir, les Interahamwe sont venus massacrer. Ils avaient des gourdins, des machettes, des lances et des épées. Ils ont tué beaucoup de monde.

Moi, je me suis cachée sous les cadavres et quand les tueurs sont partis, je me suis tirée de là. J’ai cherché parmi les corps, pour voir si mes enfants avaient survécu. Miraculeusement, les deux étaient en vie. Une femme cherchait ses trois enfants ; elle aussi était de la commune Ntyazo mais on ne se connaissait pas. Nous étions les seuls à survivre parmi les nombreuses personnes qui étaient à la commune.

Ensemble, nous sommes partis nous cacher dans les marais. Nous y avons passé une nuit. Le lendemain, la femme a pris la route avec ses enfants et moi j’ai pris les miens et nous sommes partis vivre dans la brousse.
C’était dans une petite forêt d’eucalyptus. Nous avons eu faim pendant quelques jours et puis les Inkotanyi nous ont trouvés là et nous ont emmenés au bureau de la commune de Muyira. Les cadavres n’y étaient plus.

Nous avons vécu à cet endroit pendant plus de deux mois. Puis les Inkotanyi nous ont dit de regagner nos terrains.

Je n’avais plus que deux enfants. Les deux autres avaient été tués. Comme ma maison était détruite, j’ai occupé celle d’un voisin Hutu qui s’était enfui. J’ai habité cette maison pendant beaucoup de temps.
J’ai déménagé en mai 1995 pour aller vivre à Nyamata tout près de ma fille. C’est son mari qui est venu me chercher. Il m’a installée dans une maison inoccupée, mais plus tard, quand les propriétaires sont revenus, je l’ai quittée.

Suite au génocide et tout ce que j’ai enduré, j’ai été traumatisée. Avant, c’était grave ; il m’arrivait de passer la nuit à l’extérieur sans m’en rendre compte. Pour le moment, je vais mieux.
J’ai contacté des infirmières qui sont formées en la matière et nous avons discuté à plusieurs reprises.

IBUKA Lire la définition IBUKA Ce mot de la langue rwandaise signifie en français « Souviens-toi ». Il s’agit d’une association œuvrant pour la mémoire des victimes du génocide des Tutsi. nous a construit un village et j’ai pu y recevoir une maison. Je l’occupe avec mes deux enfants. Le plus grand est en première année secondaire.
Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide)
Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. lui paie le minerval et l’autre, la fille, est à l’école primaire.

Au cours de cette année, j’ai su que mon mari était mort suite à une maladie. Il vivait toujours au Burundi.

Ma fille aînée était maltraitée par son mari et elle l’a quitté pour aller travailler comme bonne à Kigali. Parfois, elle m’apporte un pagne ou me donne un peu d’argent pour acheter de quoi manger.

Je n’ai pas de moyen de transport pour aller faire louer mes champs à Muyira. Je n’arrive plus à cultiver puisque j’ai une jambe enflée au niveau du genou.
Je n’ai pas pu avoir une carte du FARG pour les soins de santé car je n’avais pas assez d’argent pour me faire photographier.

Témoignage recueilli à Nyamata le 3 février 2003,
par Pacifique Kabalisa