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Témoignage V030

L’église n’étant pas un refuge mais un lieu de luttes, elle s’est cachée dans un terrain de massettes.

J’avais 38 ans lors du génocide. Avant l’année 1994, je vivais avec mon mari et nos cinq enfants. Nous vivions de l’agriculture et nous ne manquions de rien. Lorsque le génocide a commencé, mon mari était parti pour Kabuye rendre visite à son grand frère. C’est là qu’il a été tué.

L’avion du président a explosé le mercredi 6 avril 1994 et le lendemain, les troubles étaient déjà déclenchés de façon à ce que le soir, nous avons été obligés de fuir, mes enfants et moi.

Nous sommes allés à l’église de Ntarama. A ce moment, j’avais quatre de mes enfants ; l’aîné était chez ses grands-parents. En cours de route, nous n’avons rencontré personne, mais il y avait beaucoup de bruits de tirs venant de Kayenzi.

Quand nous sommes arrivés à l’église, nous y avons trouvé beaucoup de gens. C’était le refuge des Tutsi. Ces derniers essayaient de se défendre contre les attaques des Hutu.
En fait, en arrivant à l’église, nous avons découvert que c’était un lieu de luttes.

Je n’ai pas voulu rester là et j’ai pris mes quatre enfants pour aller à l’école primaire de Butera. Là aussi, il y avait du monde, nous y sommes restés pendant trois jours.

Après cela, un matin, deux bus sont arrivés contenant des militaires et d’autres Interahamwe. Ils ont commencé à tuer. Ceux qui ont pu, se sont échappés, les autres ont été assassinés avec des gourdins, des machettes mais aussi avec des fusils. Mes enfants et moi avons pu survivre ce jour-là. Nous nous sommes réfugiés dans un terrain de massettes.

Nous avons vécu plus ou moins tranquillement dans les massettes pendant plus de deux semaines. On ne restait pas groupés ensemble, sinon on risquait d’être tués tous en même temps. On s’était dispersés.
J’avais ma cachette et chacun de mes enfants la sienne. Nous allions chercher à manger dans les champs de patates douces ou de manioc, puis nous retournions dans notre cachette.

C’est le 30 avril que se sont déroulés les vrais massacres. Ce jour-là, beaucoup de tueurs sont venus et ont cherché partout dans ce terrain des gens à tuer. Le même jour, deux de mes enfants sont morts.

Un des tueurs a découvert ma cachette. Il m’était inconnu. Il m’a demandé de l’argent en me frappant avec un gourdin à la tête. J’avais 20.000 francs rwandais car mon mari venait de vendre une de nos vaches.
Avant que je ne lui donne ce qu’il venait de réclamer, il m’a fait tomber par terre et coucher sur le dos et m’a violée. Il me faisait mal… il était très brutal et me disait que le temps des Tutsi était terminé. Après, il m’a dit qu’il allait me tuer, mais je lui ai donné 10.000 francs rwandais et il m’a laissée.

Immédiatement, avant qu’il ne parte, un autre est venu. Il m’a aussi violée et quand il a voulu me tuer, l’autre l’en a empêché. J’ai été obligée de lui donner également de l’argent ; je lui ai donné 5.000 francs rwandais et ils sont tous les deux partis. Je me suis dit qu’il fallait changer de cachette, mais en restant dans ce même terrain. Chose que j’ai faite.

Après ces viols, j’avais un écoulement de pus jusqu’à ce que l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. me fasse soigner en 1997-1998.

Les survivants de l’attaque du 30 avril, dont moi-même, sommes restés à cet endroit (les massettes) jusqu’au 14 mai, jour où les Inkotanyi nous ont tirés de là. Ils nous ont emmenés à Nyamata sur un terrain de football. Il y avait parmi nous des blessés et les Inkotanyi les ont soignés.

Le lendemain, ils nous ont montré les maisons qu’on pouvait occuper selon nos secteurs d’origines. Ils nous ont donné des haricots et nous avons cherché du manioc dans les champs qui étaient tout près. J’avais retrouvé deux enfants et deux autres avaient été tués ; quant à l’aîné, je l’ai récupéré quand je suis rentrée chez moi.

Quelques jours plus tard, j’ai retrouvé ma maison. Elle était démolie et il a fallu la retaper. Malheureusement, la pluie d’avril 2001 l’a complètement détruite.
Aujourd’hui, je vis dans une maison qui m’est louée par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide)
Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. depuis septembre 2002. J’avais commencé par habiter dans la cuisine d’un voisin. En plus de mes trois enfants, je m’occupe des orphelins de ma sœur.

Un de mes enfants est à l’école secondaire et le FARG lui paie le minerval. Pour le moment, je n’ai pas de carte pour les soins de santé. J’avais commencé par résoudre mon problème de logement. Mais finalement, j’ai présenté tous les documents requis et je crois que je vais l’avoir bientôt.

Je cultive nos champs comme je peux et on arrive à vivre. L’AVEGA m’aide beaucoup. Dernièrement, elle m’a donné 20.000 francs rwandais pour mon enfant, hospitalisé au CHK (Centre Hospitalier de Kigali) Lire la définition CHK Centre Hospitalier de Kigali. .
Ils m’ont fait passer le test de dépistage du VIH/SIDA plus d’une fois et Dieu merci, je n’en souffre pas.

J’ai besoin de ma propre maison puisque je ne suis pas jeune et je voudrais mourir en laissant à mes enfants une maison convenable.

Témoignage recueilli à Nyamata le 8 janvier 2003,
par Pacifique Kabalisa