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Témoignage V031

Elle n’a pas dit à son mari qu’elle a été violée de peur qu’il la chasse et a eu trois nouveaux enfants, sans savoir si elle est séropositive ou pas.

Avant le génocide, j’étais mariée à un homme avec qui j’avais un enfant et nous habitions dans la province de Gitarama, dans la commune de Bulinga.
Pendant le génocide, j’avais un bébé d’une semaine.
Les Interahamwe ont commencé à tuer le 13 avril.

La soirée du 13 avril, nous l’avons passée dans une brousse tout près de chez nous. Le lendemain, en rentrant chez nous, nous avons retrouvé notre vieille voisine tuée.
Nous avons pu l’enterrer et immédiatement après l’enterrement, nous sommes allés au bureau de la commune de Bulinga car les choses allaient mal.

A ce moment, mon mari était absent ; il était coincé dans un autre village et dans tous les endroits où je me suis cachée, j’étais avec quelques-uns de nos voisins Tutsi.

Au bureau de la commune, nous avons passé une nuit et le Bourgmestre, nommé Martin, nous a dit qu’il ne voulait pas que le sang coule. Il nous a ordonné d’aller au bureau de la préfecture et il nous a donné trois policiers pour nous garder.

Mais en chemin, j’ai eu peur et quand nous sommes arrivés à une barrière, je me suis enfuie avec une autre femme que je ne connaissais pas. Nous sommes allées à Ruhango. Mon oncle maternel y vivait et il nous a accueillies.
Nous avons vécu ensemble pendant plus d’une semaine mais, plus tard, on a tué un de mes cousins et nous avons tous fui. A un moment donné, nous nous sommes dispersés par peur d’être tous surpris. Une voisine et moi sommes allées nous réfugier dans les buissons.

Nous avons croisé une foule d’Interahamwe, mais comme ils ne nous connaissaient pas, ils nous ont laissées partir. Nous avons marché sans savoir où aller… En effet, ni elle ni moi ne connaissions cet endroit. Comme il pleuvait, nous sommes allées nous abriter sous un arbre.

Deux hommes nous y ont trouvées et nous ont gentiment demandé s’ils pouvaient nous emmener quelque part pour nous mettre à l’abri. Ils nous ont conduites dans une maison inachevée qui avait une toiture d’un côté seulement.
L’un d’eux a retiré sa culotte et m’a dit de faire vite. Il m’a dit qu’il n’avait pas de femme. J’ai eu peur mais je n’avais pas le choix. L’autre a pris ma voisine et ils nous ont violées. Puis ils sont partis.
Mais je pense qu’ils avaient appelé les autres car quelques temps plus tard, d’autres sont venus.

Ils étaient quatre, portant des gourdins et des machettes. Deux ont pris ma voisine et deux autres m’ont approchée. L’un d’eux a dit qu’il ne pouvait pas faire de tort à une femme qui venait fraîchement de mettre au monde et il s’en est allé.
Je suis restée avec l’autre, qui a abusé de moi.

Plus tard, ils s’en sont tous allés en nous disant qu’ils allaient s’occuper de notre sécurité. Mais après leur départ, nous avons eu peur à cause de ce qu’ils venaient de nous faire endurer et nous avons quitté cet endroit. Nous sommes parties chercher refuge dans les champs de sorgho et nous y avons passé une nuit.

Le lendemain, nous avions très faim et nous étions fatiguées de courir. Nous avons décidé de nous livrer aux Interahamwe pour qu’ils nous tuent. Nous sommes allées vers une fosse commune, où il y avait un vieil homme, ami de mon oncle.
Quand il nous a vues, il nous a conduites chez lui.

Trois jours plus tard, mon demi-frère, qui a un père Hutu – ma mère l’avait mis au monde avant d’être mariée à mon père – est venu me voir puisqu’il avait entendu dire que j’étais là. Il a décidé de nous emmener chez lui.
Mais quelques jours plus tard, certains Hutu lui disaient qu’il gardait des « serpents » (pour dire des Tutsi) chez lui. Par conséquent, il a fait loger ma voisine chez un de ses amis. Ainsi, je suis restée chez lui jusqu’à ce que la paix revienne.

A la fin du génocide, j’ai su que mon mari n’était pas mort mais que les Inkotanyi les avaient évacués pour les emmener à Gashora. Je suis rentrée chez moi au mois de juin et j’ai vécu seule avec mon enfant pendant deux semaines. Je vivais chez les voisins car notre maison avait été détruite.
Puis mon mari m’a envoyé de l’argent pour le ticket de transport et je l’ai rejoint.

Plus tard, avec mon mari, nous sommes allés vivre à Kibungo mais nous n’avons pas aimé cet endroit car notre enfant y est tombé malade et est décédé. Nous avons déménagé et nous nous sommes installés à Nyamata. J’ai mis au monde trois autres enfants depuis.

Je ne suis pas encore allée faire le test de dépistage du VIH/SIDA. Je n’ai jamais dit à mon mari que j’avais été violée puisque j’ai eu peur qu’il me chasse.

Nous occupons une maison construite par IBUKA Lire la définition IBUKA Ce mot de la langue rwandaise signifie en français « Souviens-toi ». Il s’agit d’une association œuvrant pour la mémoire des victimes du génocide des Tutsi. , mais nous n’avons pas reçu de carte pour les soins de santé. Ici, nous n’avons pas de terrain. Nous cultivons ceux des autres et nous donnons aux propriétaires un peu de nos récoltes. Nous avons besoin de chèvres ou de vaches pour avoir du fumier.

Témoignage recueilli à Nyamata le 3 février 2003,
par Pacifique Kabalisa