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Témoignage V032

Elle témoigne des séquelles physiques du viol et de la précarité dans laquelle elle vit depuis le génocide, malgré l’aide reçue.

J’avais 34 ans au moment du génocide. Avant le génocide, j’avais un mari et neuf enfants. Nous vivions de l’agriculture et nous ne manquions de rien. Trois jours après la mort de Habyarimana, les tueries ont commencé et nous avons fui nos maisons pour aller nous cacher dans les champs de sorgho. Nous y avons passé deux nuits.

J’étais avec quatre de mes enfants ; les autres étaient partis avec leur père à l’église de Ntarama. Comme les Interahamwe nous fusillaient, nous avons couru vers le bureau de la commune de Kanzenze.

Arrivés là-bas, le Bourgmestre, qui s’appelait Gatanazi, nous a demandé pourquoi nous fuyions. Il a ajouté que c’était insensé de fuir les Hutu alors que lui-même l’était. Le soir, des Interahamwe civils et militaires sont venus pour nous tuer. Ils avaient des gourdins, des machettes et des armes à feu.

Quand les Interahamwe ont commencé à tuer, mes enfants et moi avons couru vers les champs de sorgho mais plus tard, ils nous ont retrouvés.
Immédiatement, ils ont tué trois de mes enfants. L’enfant qui me restait et moi avons fui chacun de notre côté. J’ai continué à me cacher.

Puis, j’ai croisé un homme. Il m’a mise dans une fosse antiérosive et il a mis de l’herbe au-dessus de moi pour me cacher. J’ai passé une nuit dans cette fosse, mais le matin, un groupe de tueurs est venu et a découvert ma cachette. Ils ont voulu savoir mon ethnie et je leur ai répondu que j’étais Hutu. Ils ne m’ont pas crue et ils m’ont frappée avec une massue mais ne m’ont pas tuée.

Le soir venu, je me suis décidée à aller chez l’homme qui m’avait cachée. Celui-ci m’a bien accueillie et m’a cachée dans un trou destiné à faire mûrir les bananes. J’ai vécu là-bas pendant quelques jours.
Puis un jour, il m’a dit qu’il avait entendu dire que le lendemain, un groupe de tueurs viendrait achever tous ceux qui restaient. Il m’a suppliée de partir pour qu’on ne me tue pas étant chez lui.

J’ai quitté cette cachette et je suis partie me réfugier dans le champ d’un Hutu. Je me disais qu’on ne viendrait pas fouiller jusque là, puis je me suis couchée dans une bananeraie.
Malheureusement, trois hommes m’ont surprise. Ils m’ont reconnue et m’ont dit qu’avant de me tuer, ils allaient d’abord me violer.

J’ai pu en reconnaître un parmi eux mais je ne connaissais pas son nom. Les autres m’étaient inconnus.
Ils ont abusé de moi, l’un après l’autre. Ils étaient très violents et ils me battaient avec des gourdins. Ils se moquaient de moi, disant que les Tutsi avaient dit qu’ils allaient pousser des cris de joie quand Habyarimana ne serait plus président et que maintenant, les cris de joie, c’était leur sang qu’on versait.
Après avoir fait leur besogne, ils m’ont laissé partir.

Jusqu’à ce que les Inkotanyi arrivent, je me suis cachée dans les champs d’autrui et je n’ai plus été découverte.

A cause des viols, j’avais très mal à la vessie et mes règles n’étaient plus régulières : elles disparaissaient pendant huit mois et revenaient le neuvième mois. Je souffre souvent de maux de ventre.
Dernièrement, j’ai été hospitalisée pour ça. Je ne peux plus retenir les urines et j’ai des démangeaisons au niveau du sexe.
Je n’ai pas fait le dépistage du VIH/SIDA et je ne sais donc pas si je suis malade.

L’IBUKA Lire la définition IBUKA Ce mot de la langue rwandaise signifie en français « Souviens-toi ». Il s’agit d’une association œuvrant pour la mémoire des victimes du génocide des Tutsi. m’a construit une maison mais elle n’est pas solide. Pour le moment, elle est détruite et je suis obligée de vivre dans la cuisine.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. paie le minerval de mon fils, le seul parmi mes enfants qui ait survécu au génocide. Il est à l’école secondaire mais il manque parfois de matériel scolaire.

Je n’ai pas de carte pour les soins de santé. Dernièrement, quand j’étais hospitalisée à Nyamata, je n’avais pas l’argent pour payer et l’hôpital a confisqué ma carte d’identité. Etant tout le temps malade, je suis dans l’incapacité de cultiver mes champs donc je les loue à 2.000 francs rwandais par récolte, mais certains locataires préfèrent me donner un peu de leurs récoltes.

Témoignage recueilli à Kigali le 7 juin 2000,
par Pacifique Kabalisa