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Témoignage V033

Pendant les viols, elle a perdu connaissance ; elle ne sait pas ce qu’on lui a fait, mais elle a de nombreuses séquelles.

Quand le génocide a débuté, j’étais à Gisenyi ; j’avais 41 ans. Les Interahamwe ont commencé à tuer le 7 avril 1994. Très tôt le matin, des groupes de Hutu avaient entouré la forêt de Gishwati pour que des Tutsi n’y trouvent pas refuge. Ils avaient des lances, des houes, des gourdins et des fusils.

Mes six enfants étaient à l’école et leur grand frère les avaient accompagnés mais n’était pas encore retourné. Quand leur père a vu que la situation devenait de plus en plus difficile, il est parti pour les récupérer.

Sur le chemin du retour, ils ont rencontré un groupe d’Interahamwe et tous ont été tués. Un voisin est venu me dire que mes enfants et leur père avaient été jetés dans une latrine. Deux autres de mes enfants étaient partis le matin avec notre voisin pour se refugier chez lui à Rambura mais au cours de leur trajet, ils ont été tués.

Comme j’étais enceinte et fatiguée, je ne pouvais pas aller trop loin. C’est pourquoi je me suis réfugiée dans les buissons tout près de chez moi avec les deux plus jeunes de mes enfants. Nous nous sommes cachés dans une fosse non loin de la maison.
Le matin du 8 avril, j’ai accouché de jumeaux dans cet endroit.

Le 11 avril, un homme est venu avec une épée. Je lui ai dit de me tuer et de laisser mes enfants en vie. Il m’a dit qu’il ne voulait pas nous tuer mais plutôt nous sauver. Il a dit qu’il allait revenir la nuit et qu’il allait chercher où se réfugier.

Le soir, il est revenu avec six Interahamwe et il nous a obligés à sortir. Ils nous ont conduits dans la forêt et l’un d’eux m’a demandé si je voulais avoir des relations sexuelles avec un Hutu. Je lui ai dit que je préférais être tuée que de coucher avec lui.
Il m’a poussée avec sa lance et je suis tombée par terre. Ils m’ont attachée avec des fils barbelés aux pieds et aux hanches. Ils m’ont poignardée avec une épée sur les cuisses jusqu’à sortir de l’autre côté. Ils m’ont donné un coup de gourdin sur la tête et quand l’un d’eux a commencé à me violer, j’ai perdu connaissance.

Tout ce qui m’est arrivé après, je ne l’ai pas su. J’ai repris connaissance lorsque j’étais à Goma à l’hôpital. Les enfants étaient avec d’autres réfugiés chez les Sœurs à Goma.

J’ai quitté l’hôpital quand les Hutu étaient en train de se réfugier, vers le mois de juillet. Je ne me souviens plus très bien. J’ai rejoint les autres refugiés mais comme je n’avais pas tous mes esprits, les Sœurs ont refusé de me donner les petits jumeaux.

Nous sommes rentrés au Rwanda au mois de septembre 1994 ; j’étais avec mes deux enfants (les plus grands). Les Inkotanyi m’ont donné une maison tout près de la route à Nkamira, mais comme j’étais toujours malade, ils m’ont ramenée à Ndera et j’y suis restée pendant deux mois.

Les enfants étaient avec mon voisin ; on me les a rendus à mon retour à la maison et je suis allée chez les Sœurs à Goma pour récupérer mes jumeaux. Toute ma famille qui vivait à Nyamata a été tuée. Il me reste les deux orphelins de mon frère, lui aussi tué pendant le génocide.

En 1996, les Interahamwe qui m’avaient violée m’ont envoyé une lettre et m’ont demandé si j’étais toujours là où j’habitais avant le génocide. J’ai trouvé cette lettre sous la porte d’entrée. J’ai eu peur et je me suis réfugiée à Mudende avec les réfugiés du Congo.

En 1997, les Interahamwe sont revenus et ont tué beaucoup de personnes dans notre camp de réfugiés. Ils ont brûlé le camp et ont pris nos vaches. Les Inkotanyi nous ont conduits à Nkamira, puis ils ont pris la décision de nous conduire à Byumba (Gihembe).

A Byumba, j’ai refait une crise et on m’a ramenée à Ndera. J’y suis allée au mois de décembre 1997 et je suis retournée en février 1998. De retour, j’ai pris les provisions qu’on avait données aux enfants et les tentes. J’ai toutou vendu pour avoir des tickets de transport pour Bugesera (Nyamata). Quand nous sommes arrivés, nous sommes allés à Ntarama où vivaient mes parents.

Nous avons passé la nuit chez une voisine. Le matin, elle est allée nous chercher une maison et les voisins nous amenaient de quoi manger. Une voisine m’a donné une jupe et des habits pour les enfants, des casseroles, des assiettes et du matériel scolaire.

Après le génocide, j’avais des règles irrégulières et incessantes. Des militaires m’ont donné des médicaments. Ça s’arrêtait un jour, puis ça reprenait.
Je suis allée me faire soigner mais ce problème continue. Si ce n’est pas du sang qui coule, c’est du pus ou de l’eau. Le médecin m’a dit que c’était la matrice qui était infectée, mais on ne peut pas m’opérer parce que, pendant le génocide, j’ai attrapé de l’hypertension. On me donne des comprimés et si je suis gravement malade, on m’injecte du sérum dans les veines.

Je souffre également d’insomnie. Très souvent, je passe la nuit sans fermer les yeux. On me donne des comprimés pour dormir. J’ai toujours des douleurs là où les Interahamwe m’ont battue. Je souffre également des reins et je ne vois pas bien. L’année passée (2001), l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. nous a fait faire des examens pour le dépistage du VIH/SIDA et mes résultats étaient négatifs.

Je n’ai pas d’argent pour les frais scolaires et les enseignants chassent mes enfants de l’école. Mais cette année, l’AVEGA a accepté de payer pour eux.

Je n’ai pas de carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. . J’ai donné mes photos et j’attends toujours. Un de mes enfants a été traumatisé et je n’ai rien pour le faire soigner.

Je n’avais pas les moyens pour payer un ticket de transport pour être témoin à charge contre ceux qui ont tué les miens et ceux qui m’ont violée. L’AVEGA m’a acheté une maison à 130.000 francs rwandais. C’est l’endroit où je vis, mais la maison est inachevée. Si seulement je pouvais avoir de l’argent pour finir cette maison, pour faire cultiver et pour lancer un petit commerce pour subvenir aux besoins de mes enfants.

Témoignage recueilli à Kigali le 2 mars 2003,
par Pacifique Kabalisa