Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V034

Témoignage V034

Parfois, il lui arrive de battre son enfant issu du viol parce que ses violeurs Hutu sont la cause de toutes ses souffrances.

Avant le génocide, je vivais avec mes parents et mes frères et sœurs. J’avais 19 ans ; nous étions huit enfants. Maintenant, nous sommes quatre. Nous habitions Taba à Gitarama.
Je ne me souviens pas de la date à laquelle le génocide a commencé chez nous ; je sais seulement que c’était un jeudi.

Quand nous avons quitté la maison, nous nous sommes réfugiés dans différents endroits. Mais après un jour, les Interahamwe ont tué mon père, mes deux frères et ma grande sœur. L’autre frère a été tué à Mugina. Moi, je suis partie seule à Kamonyi, tout près de l’église, dans la brousse.

Après deux jours, quatre Interahamwe sont venus et l’un d’eux a dit qu’il fallait me violer. Ils m’ont obligée à me coucher par terre et m’ont violée à tour de rôle et plusieurs fois. Je suis restée là et le soir, deux autres m’ont retrouvée et ont dit qu’ils allaient me violer, mais pas me tuer. Eux aussi m’ont violée. Ils avaient des gourdins et des haches et j’avais peur qu’ils me tuent.

Quand j’étais là, je n’ai pas eu de nouvelles de ma famille. Je suis restée à cet endroit toute la journée parce que je ne savais pas marcher. A l’aube, je me suis réfugiée à Nkoto dans les buissons. A la tombée de la nuit, je suis allée chercher des patates douces dans les champs et je buvais dans des flaques d’eau.

Un jour, j’ai entendu des cris venant d’un groupe de personnes et j’ai pensé que le génocide était terminé, mais j’ai eu peur de sortir.
Après deux jours, un militaire est venu à l’endroit où j’étais et m’a demandé pourquoi je me cachais. J’ai dit que je m’étais réfugiée à cause des Interahamwe. Comme il était beau et mince, j’ai cru que c’était un Inkotanyi.
Il m’a emmenée au marché de Nkoto, où se trouvaient d’autres réfugiés. Nous y avons passé un mois.

Plus tard, je suis allée à Bugesera (Nyamata) chez mon oncle maternel, pour voir s’il était encore vivant. Quand je suis arrivée, ma mère, mes frères et mes sœurs qui étaient restés, étaient là, mais mon oncle était mort. Pour obtenir un ticket de transport, j’ai utilisé de l’argent que j’avais reçu en mendiant.

Lors des viols, je suis tombée enceinte et j’ai accouché par césarienne. J’ai toujours des douleurs dans le dos et dans le bas ventre. Je perds du sang tous les jours et si ce n’est pas du sang noir avec une mauvaise odeur, c’est du pus. Je suis obligée de porter des langes comme les petits enfants et j’ai toujours de la fièvre.

J’ai fait des examens pour voir si je n’avais pas le SIDA et les résultats étaient négatifs. J’ai été examinée trois fois. J’ai attrapé la syphilis et je prends toujours des médicaments mais ça ne guérit pas du tout.

J’ai une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. pour me faire soigner. Nous vivons dans l’agglomération de Rwakibilizi. Un membre de la famille de ma mère nous y a acheté une maison.

Ma famille regarde mon enfant d’un mauvais œil et s’il fait des bêtises, sa grand-mère dit que les Hutu sont toujours ainsi. J’aime mon enfant mais quand je tombe malade, je le hais parce que ce sont les Hutu qui m’ont causé tous ces maux dont je souffre, et je le bats.

Je n’ai pas eu d’assistance, sauf de la part de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. qui nous aide toujours, même moralement. Mon souhait est de trouver de l’argent pour lancer un petit commerce pour assurer ma survie et celle de mon enfant. Comme ça, je pourrais louer des champs que je ferais cultiver. J’ai besoin d’une chèvre que je pourrais élever à la maison.

Témoignage recueilli à Kigali le 4 mai 2000,
par Pacifique Kabalisa