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Témoignage V035

On lui a enfoncé un gourdin dans le sexe, elle a saigné pendant huit ans.

J’avais 46 ans lors du génocide. La nuit du mercredi 6 avril 1994, on n’a pas dormi, croyant que les événements de 1992 allaient se répéter. En 1992, les Hutu avaient tué des Tutsi presque dans tous les secteurs de la commune Kanzenze à part Ntarama, Kibungo et Kanzenze. Ainsi le lendemain, c’est-à-dire le 7 avril, nous sommes allés nous réfugier à l’église de Ntarama.

Nous étions nombreux, des femmes, des hommes et des enfants. Il n’y avait que des Tutsi. Les Hutu venaient pour nous tuer mais les hommes Tutsi essayaient de les combattre et de les éloigner de nous.

Nous sommes restés là pendant deux semaines, puis un commerçant a emmené des militaires et d’autres Interahamwe qui avaient des armes à feu.
Ils ont tué beaucoup de monde, parmi les victimes se trouvaient deux de mes enfants. J’en avais sept au départ. A l’église, j’étais partie avec cinq de mes enfants. Deux ont été assassinés et deux autres s’étaient dispersés au moment de la fuite.

Un homme s’est approché de moi et m’a demandé de l’argent. Comme je n’en avais pas, il a pris une machette et m’a blessée à la tête. Il a enfoncé un gourdin dans mon sexe et dès ce jour-là, j’ai saigné sans arrêt. Les saignements n’ont fini qu’au début de l’année 2002.

Après ces massacres à l’église, je suis allée me cacher sur un terrain de massettes et j’y suis restée durant deux mois. Mes trois enfants qui restaient, étaient à mes côtés. Un de mes fils était blessé à la tête et sur le bras ; un autre avait une plaie sur la jambe. Ma fille n’avait rien.

Mes blessures avaient pourri, surtout celle à la tête. Le pus me sortait des narines et de la bouche tandis que mon sexe saignait toujours mais aussi du pus en coulait.

Nous nous nourrissions de l’eau des marais, jusqu’à ce que les Inkotanyi viennent à notre secours. Ils nous ont trouvés à cet endroit, où les Interahamwe ne nous avaient pas découverts.

Les Inkotanyi nous ont procuré des médicaments pour nos plaies et une veuve du génocide qui travaille à l’hôpital de Nyamata m’a faite soigner. Le pus qui sortait de mon sexe a disparu, mais le sang continuait à couler.
J’ai été transférée au CHK (Centre Hospitalier de Kigali) Lire la définition CHK Centre Hospitalier de Kigali. et les médecins ont découvert que la matrice était blessée. On l’a soignée et c’est au cours de cette année que le sang s’est arrêté.

Mes trois enfants et moi, nous vivons dans une maison du village construite par le gouvernement. Mais elle n’est pas solide et quand il pleut, elle suinte.
Le plus grand de mes enfants est à l’école secondaire en deuxième année.
Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide)
Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. lui paie le minerval.
Mon mari est toujours en vie mais il est vieux. Je suis sa troisième femme, les autres sont mortes.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. m’a donné 20.000 francs rwandais pour m’aider pendant la sécheresse. J’ai acheté des chèvres avec cet argent. Nos champs sont occupés par les voisins car ni moi ni mon mari n’arrivons à les cultiver. Ainsi, ils les exploitent et nous donnent un peu de leurs récoltes.

L’un de mes deux fils – celui qui a été blessé à la tête – a été traumatisé et je l’emmène depuis trois ans à l’hôpital de Ndera pour consulter un neuropsychiatre.
Moi-même, suite à la blessure que j’avais à la tête et tout ce que j’ai vécu, j’ai été hospitalisée du mois de juin jusqu’au mois d’octobre 2002.
Pour le moment, j’y retourne uniquement pour récupérer les médicaments pour nous deux.

Le médecin m’a empêchée de travailler car les veines qui nourrissent le cerveau ont été abîmées.

Témoignage recueilli à Ntarama le 3 janvier 2003,
par Pacifique Kabalisa