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Témoignage V036

Elle est Hutu, son mari et ses huit enfants Tutsi ont été tués ; quand elle a tout raconté à sa mère, celle-ci est morte d’une crise cardiaque.

Avant le génocide, j’avais un mari et huit enfants. Ils ont tous été tués par les Interahamwe. Je suis seule. Nous habitions Nyamirambo et j’avais 42 ans. Je ne me souviens plus des dates auxquelles le génocide a débuté dans notre cellule, mais c’était un lundi.

Vers 10 heures, nous avons entendu les clameurs des Interahamwe et nous nous sommes réfugiés à Rebero. Nous y avons passé trois jours et le quatrième jour, les tueurs sont venus dans des camions et nous ont encerclés. Ils étaient armés de grenades, de fusils et d’armes blanches.

Ce jour-là, mon mari, notre fille aînée et beaucoup d’autres personnes y ont laissé la vie. Ils ont d’abord procédé à la fusillade et après, ils ont utilisé des gourdins, des machettes et des petites houes usées pour assommer ceux qui n’étaient pas complètement morts.

J’ai sauté par-dessus les morts avec deux de mes enfants et nous sommes allés nous cacher dans la brousse. Nous y avons rencontré cinq de mes enfants qui se cachaient aussi dans la même brousse et vers 20 heures, nous sommes retournés à la maison.

Quand nous sommes arrivés sur la route, nous y avons trouvé une foule d’Interahamwe. Nous avons dévié pour aller demander refuge chez un Hutu, mais sa femme a refusé d’ouvrir la porte. Son mari était parti à la chasse aux Tutsi.

Nous nous sommes cachés derrière leur maison et quand le mari est rentré, sa femme lui a dit que j’y étais. Il nous a pourchassés avec une foule d’autres Hutu, mais nous avons couru et nous sommes allés nous cacher dans le champ de sorgho de son fils.
Le lendemain, nous nous sommes dispersés dans la brousse et nous y avons passé deux jours.

Comme j’étais Hutu, nous sommes partis demander asile à un ami Hutu. Il m’a demandé pourquoi je me cachais, alors que ce n’était que le Dieu des Tutsi qui était mort avec eux - pour dire que les Hutu n’étaient pas visés dans des massacres.

Il nous a reconduits à la maison et il m’a demandé les noms de mes enfants, pour qu’il aille garantir notre sécurité auprès des autorités des Interahamwe.

Nous y avons passé la nuit et, vers 11 heures le lendemain, un groupe est venu chez lui. On m’a ordonné de sortir avec mes Inyenzi – mes enfants Tutsi – pour qu’ils nous emmènent au CND (Conseil National de Développement).
Un homme a voulu me donner un coup de gourdin, mais un autre l’en a empêché, disant que j’étais leur sœur. Un autre homme m’a frappée avec un gourdin sur la poitrine et je me suis évanouie.

Mes enfants étaient éloignés de moi et les garçons étaient déjà assassinés. Pour me faire reprendre conscience, mes filles ont versé sur moi de l’eau qu’elles avaient puisée dans des flaques d’eau.

Nous sommes allées au centre-ville pour chercher quelqu’un qui pourrait nous tuer et quand un Interahamwe a pris ma fille pour la violer, j’ai détaché une branche de manioc et je l’ai frappé, mais d’autres m’ont fortement battue avec des massues sur le dos.
Entre-temps, les autres étaient en train de tuer mes enfants. Ils m’ont laissée là-bas ; je suis allée près de mes enfants qui étaient déjà mortes et je me suis endormie.

Un garçon qui gardait notre troupeau est arrivé avec cinq autres Hutu qui portaient des houes et ils ont enterré mes filles. Ils m’ont ramenée à la maison et j’y ai passé la nuit ; la maison n’était pas complètement démolie.

Le lendemain matin, deux jeunes garçons sont passés à côté de la maison ; je les ai suppliés de me tuer et je leur ai promis de leur donner deux mille francs rwandais. Comme ils voulaient cet argent à l’avance et que je n’en avais pas sur moi, ils ont refusé.

Je suis restée à la maison pendant trois jours et ces garçons me violaient chaque jour. Ils étaient armés de gourdins et de machettes. Le quatrième jour, l’un d’eux m’a encore une fois violée.
Quand son camarade allait me violer à son tour, je l’ai pris par le sexe et il a poussé un cri. Son collègue est venu aussitôt à son secours. Il m’a frappée avec son gourdin et lui a dit de me laisser pour que je ne lui porte pas malheur.
Je suis restée là. C’est le jus de banane, que m’a apporté ma voisine, qui m’a soulagée.

Au moment où les Hutu prenaient le chemin de l’exil, je me suis mise dans leur passage pour qu’ils me tuent. L’homme dont j’avais pris le sexe m’a giflée et m’a donné un coup de pied.

Après leur départ, j’ai vu que je ne pouvais pas rester seule et je me suis dirigée vers la commune de Ngenda, dans la préfecture de Kigali Rural. Je mangeais des bananes destinées à la fabrication de la bière et je dormais dans la forêt.

La fille de ma voisine s’était réfugiée avec sa famille et d’autres Hutu et m’a rejointe où j’étais. Quand elle m’a vue, elle a cru que c’était une personne morte ; elle a voulu prendre le pagne que je portais. Quand elle l’a tiré, j’ai levé la tête et elle m’a reconnue. Elle est repartie très vite et a dit à sa mère que j’étais tout près du camp de réfugiés.

Sa mère m’a apporté de la bouillie et m’a conseillé de partir avec eux parce qu’ils se réfugiaient en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) Lire la définition RdC République démocratique du Congo. mais moi, je voulais rejoindre ma famille à Gikongoro.
En cours de route, j’ai failli me jeter dans la rivière Akanyaru, mais ma voisine surveillait tous mes gestes.

Quand nous sommes arrivés à Gikongoro, je ne pouvais plus marcher. On devait me prendre par la main. Mes deux parents étaient encore en vie, mais quand je leur ai raconté ce qui m’était arrivé, ma mère a fait une crise cardiaque et est morte sur-le-champ.

Au moment où les Inkotanyi sont arrivés dans notre région, j’ai dit à mon père que je voulais retourner à Nyamata pour enterrer mes enfants et mon mari.
Je suis partie et j’ai retrouvé un ami qui m’a demandé de rester avec lui. Il allait s’occuper de moi. Sa femme m’a acheté des pagnes et des chaussures.

Après un certain temps, il a voulu me prendre pour deuxième femme et j’ai décidé de renoncer aux relations que j’avais avec lui. Je suis retournée à notre domicile, qui n’avait plus de portes mais n’était pas détruit. J’ai pris une porte venant de la maison d’un Hutu et je l’ai mise à l’entrée de ma chambre. Actuellement, cet ami et moi avons repris des relations amicales normales.

Suite aux viols, après le génocide, la matrice s’était déplacée. Je suis allée me faire soigner et je suis guérie. Mes règles viennent deux fois par mois ; elles sont abondantes et coulent toute une semaine. Je ne sais pas si c’est dû aux viols. A part cela, je suis très sensible au bruit. Quand le bruit est trop fort, je pousse un cri ou je m’évanouis.

Personne ne me traite avec mépris, au contraire, les voisins me craignent. Je n’ai reçu aucune assistance et je n’ai pas la carte d’accès aux soins médicaux donnée par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. .

Comme assistance, je souhaiterais avoir cette carte pour pouvoir me faire soigner. Je souhaiterais aussi faire retaper ma maison et obtenir un fonds pour un projet générateur de revenus qui pourrait m’aider à assurer ma survie.

Témoignage recueilli à Kigali le 13 juin 2000,
par Pacifique Kabalisa