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Témoignage V037

Elle sait qu’elle n’est pas la seule à avoir subi des viols, mais elle se sent maudite.

En date du 7 avril 1994, le génocide avait déjà atteint notre localité. Nous avons été obligés de nous enfuir à mu Kajevuba, dans la commune de Gikomero, dans des locaux qui abritaient la BP (Banque Populaire) Lire la définition BP Banque Populaire. . Avant d’y arriver, nous avons rencontré plusieurs obstacles.

Nous avons passé une nuit dehors et comme nous étions poursuivis par les Interahamwe, nous devions marcher en nous cachant dans la brousse. Lorsqu’ils délogeaient un Tutsi, ils le tuaient sur-le-champ.

Arrivés à Rusasa, commune de Mugambazi, mon père est tombé dans l’embuscade des miliciens. Ces derniers l’ont fort battu. Un des militaires qui était avec eux a voulu le fusiller, mais il en a été empêché par son collègue.

Les Inkotanyi avaient assiégé notre région depuis le 8 avril. Mais ils étaient si peu nombreux que nous ne sentions pas leur présence. Ayant constaté que nous pourrions rencontrer la mort, nous nous sommes décidés à regagner notre domicile.

Malheureusement, à notre arrivée, nous avons remarqué la présence des Interahamwe qui nous attendaient pour nous massacrer. Nous nous sommes cachés dans la brousse environnante.
Après leur départ, nous sommes allés trouver refuge chez notre ami Hutu voisin. Celui-ci nous a accompagnés jusqu’à l’église de la paroisse de Rutongo.

Les Inkotanyi qui y campaient nous ont ordonné de continuer notre parcours jusqu’à Burega. Nous y avons passé une nuit.
Le lendemain, nous avons été envahis par des Interahamwe et des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises)
Lire la définition FAR Forces Armées Rwandaises. . Les Inkotanyi qui se trouvaient dans la région ont essayé de nous défendre, mais ils ont subi la défaite à cause du grand nombre de tueurs. Il y a eu une grande perte de vies humaines. Ce carnage a emporté quatre membres de ma famille.

Un peu plus tard, les Inkotanyi ont envoyé du renfort. Ils évacuaient sur-le-champ ceux qui étaient encore en vie. Quant à ma grand-mère, elle n’a jamais quitté la maison et elle y a succombé sous une attaque des miliciens Interahamwe. C’était elle qui m’avait adoptée, un mois après ma naissance, à la mort de ma mère.

Pour atteindre Burega, nous avons dû nous créer des passages à travers la brousse, de peur d’être attrapés par les Interahamwe.
Cependant, durant le parcours, la chance ne m’a pas souri. Je suis tombée sur un groupe d’ex-FAR et d’Interahamwe.
Un des tueurs m’a violée sur la route en présence de ses compagnons. Je ne le connaissais pas. C’est lui seul qui m’a agressée. Les autres lui disaient qu’ils ne pouvaient pas abuser de moi, puisque j’étais encore mineure.

J’ai eu des déchirures au niveau de l’orifice vaginal, puisque c’était la première fois que je connaissais un homme. J’ai saigné beaucoup. Je ne pouvais pas me tenir debout, mais craignant d’être tuée, j’ai suivi les autres en marchant à quatre pattes.
Mes blessures se sont cicatrisées sans médicaments. Je me soignais avec de l’eau.

Lorsque nous sommes arrivés à Byumba, j’ai eu honte de dévoiler aux médecins des Inkotanyi ce qui m’était arrivé. Mon violeur et ses compagnons m’ont laissée, ayant entendu les tirs des Inkotanyi.

Comme je ne savais pas quelle partie s’avançait, j’ai essayé de me sauver moi aussi, bien que j’aie dû marcher les jambes écartées. Durant la marche, personne ne s’occupait de moi, je devais me débrouiller seule.

De retour de Byumba, quand le pays était dans les mains du FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. , je suis retournée chez mon père. Comme je venais de perdre ma grand-mère qui s’occupait de moi, j’ai été condamnée à vivre avec ma belle-mère. Celle-ci m’a beaucoup harcelée.

Fatiguée de vivre dans ce climat, je me suis décidée à aller vivre seule dans les ruines de la maison de ma grand-mère, que j’ai dû couvrir d’une tente en plastique. Mon père avait six enfants avec cette femme. Il supportait mal ma situation ; il m’a rejointe dans ma tente et nous avons vécu ensemble pendant une année et deux mois.

J’étais en 6ème année primaire, mais j’ai dû arrêter mes études. Ma belle-mère me traitait comme une esclave. Elle me donnait des corvées à faire. Elle ne me donnait pas à manger. Elle refusait d’utiliser l’eau que j’avais puisée.

Je suis quand même parvenue à passer l’examen national mais je ne l’ai pas réussi. Comme le gouvernement rwandais venait de mettre sur pied le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. , j’ai passé le test pour aller étudier à l’école secondaire APAPEC. Je l’ai réussi cette fois-ci.

Ayant appris cela, ma marâtre n’a pas été contente du tout. Pour contrecarrer ma chance d’aller étudier, elle a abandonné mon père en lui laissant les enfants y compris les plus petits. Comme mon père est devenu handicapé, j’ai été contrainte d’abandonner l’école pour m’occuper de mes demi-frères et sœurs.

Deux ans après, ma marâtre est revenue. La situation était devenue confuse. Je me suis alors dit que la meilleure solution était de fonder mon propre foyer. Je me suis mariée en 1998 avec un militaire démobilisé. Il était aussi survivant du génocide et n’avait plus aucun membre de sa famille. Il était sidéen, je ne le savais pas.

Depuis lors, mon mari est tombé gravement malade et a rendu son âme en 2000. Je suis actuellement veuve, mère d’une fillette de 2 ans et 4 mois.

Comme je connaissais la cause de la mort de mon conjoint, je suis allée faire le dépistage du VIH/SIDA, ainsi que pour mon enfant, au mois de février 2002. Nous avons eu des résultats différents.
Celui de l’enfant était négatif. Quant à moi, on m’a annoncé que j’étais porteuse du SIDA. Ayant entendu cela, j’ai eu tout à coup une réaction de désespoir dans mon cœur. J’ai compris que ma destination avait été maudite depuis mon enfance.

Je n’ai jamais eu aucune chance dans la vie. Je n’ai rien eu de bon dans le passé et ça sera ainsi dans l’avenir. Ma naissance a été malheureuse (la mort de ma mère), le parcours de ma vie a été désastreux, je mourrai ainsi. Et j’ai conclu ainsi : « Seigneur, que tout soit réalisé selon ta volonté ! »

Selon les conseils médicaux, l’enfant devait être privé d’allaitement pour ne pas que je lui transmette le SIDA. Comme je n’avais pas d’autres moyens pour le nourrir, je n’ai pas respecté les conseils. Heureusement, mon enfant est toujours en bonne santé.

Lorsque je pense à l’avenir de mon enfant, l’angoisse m’accable. Quel sera son sort après ma mort ? Il n’y aura personne de la famille pour s’en occuper, ni sa tante, ni son oncle, ni sa grand-mère ; tous ont été tués pendant le génocide. C’est malheureux !

Je suis devenue une personne maudite aux yeux de mes voisins, d’autant plus qu’ils savent que j’ai une maladie incurable.
Lorsque je me présente chez mes voisins pour faire mes besoins – pendant l’entretien de ma latrine – ils me chassent en me disant que je viens leur apporter le SIDA. Ils ne s’approchent pas de moi, ils me considèrent intouchable.
Lorsque je partage de la boisson avec les autres en utilisant un chalumeau, ils essuient avant de continuer le service. J’évite alors de me présenter à des rencontres de plusieurs personnes.

Quelques maladies opportunistes ont commencé à m’attaquer ; entre autres le zona. Chaque fin de mois, je dois aller chercher des médicaments gratuits à Kabgayi pour soigner ces maladies, mais il arrive que je rate l’occasion d’y aller, faute de moyens pour le transport, qui s’élève à 2.500 francs rwandais. Je dois attendre le mois suivant.

Lorsque je dispose des médicaments, je me sens très en forme. Cependant, ma vie reste fragile dans le cas contraire. Je suis dépourvue de tout. Mon mari ne m’a rien laissé.
Lorsque j’avais encore de la force, je pouvais me débrouiller pour trouver de quoi manger pour moi et mon enfant. Comme je suis en mauvaise santé, je ne suis capable de rien. Je ne trouve même pas d’argent pour acheter du lait pour mon enfant.

Mon père m’a aussi oubliée : depuis la mort de mon mari, il ne m’a jamais rendu visite. Il ne veut pas que je sois une charge pour lui. Je reste seule, désespérée dans ma maison. Le monde s’est tourné contre moi.

A l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. , lorsque je demande un ticket de transport pour aller chercher des médicaments à Kabgayi, on me répond qu’ils n’ont pas d’argent.
Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) ne m’aide pas non plus.

Si j’avais étudié comme les autres, je trouverais un moyen pour vivre ! Je n’y songe plus ; c’est le temps passé… j’attends la mort. Trouver de quoi manger pour moi et pour mon enfant me suffit durant le peu de temps qui me reste sur terre. Je me fais de grands soucis pour elle. Je n’ose pas l’emmener chez mon père vu qu’il m’a tourné le dos. Qui va s’occuper de mon enfant ?

Concernant l’assistance psychosociale, personne ne s’occupe de nous, sauf l’AVEGA. Il est très soulageant de trouver quelqu’un qui comprend tes problèmes, ne fût-ce que pour te soulager moralement en te disant que tu n’es pas la seule qui a subi la violence. Pour moi, cela m’aide à mieux supporter ma situation.

Je vis dans une maison se trouvant dans un village construit par l’ACCOR, une organisation de développement. L’annexe qui sert de cuisine et les toilettes sont démolies. C’est mon mari qui avait acheté la maison à une veuve qui l’avait reçue de l’ACCOR.
J’ai dû aller à l’AVEGA pour les supplier de me réparer la cuisine et la toilette. Ils m’ont répondu que les moyens leur manquaient et qu’ils ne pouvaient pas reconstruire des annexes alors qu’il y en avait d’autres qui passaient la nuit dehors. J’ai été convaincue par leur argument.

Concernant la poursuite de nos bourreaux par la justice, j’ai laissé tomber. Ma vie est fragile, je ne peux pas supporter ce fardeau qui me semble insoluble. Quel est l’avantage pour moi de faire emprisonner les gens, alors que ceux qui se trouvent en détention vont bientôt être libérés grâce aux juridictions Gacaca ?
Quant aux dédommagements, nous n’avons rien reçu, bien que des plaintes aient été déposées il y a longtemps déjà. Il n’y a donc pas de suites favorables.

Je n’ai pas d’inquiétude pour ma sécurité, puisque les violeurs qui pourraient me poursuivre ne se souviennent pas de moi, tout comme moi, je ne me rappelle plus d’eux.

Mon souhait est de trouver quelqu’un pouvant m’aider à me faire soigner, de trouver une petite somme d’argent pour lancer un petit commerce dans ces moments où je dispose d’un peu de force. Avec cette activité, il me sera facile de trouver les moyens de nourrir mon enfant et de reconstruire ma maison qui se détériore. Une vache me procurerait du lait pour moi et mon enfant. J’ai remarqué que les gens qui vivent avec le SIDA se portent bien lorsqu’ils boivent du lait.

Témoignage recueilli à Kigali le 23 mars 2003,
par Pacifique Kabalisa