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Témoignage V038

Ses bourreaux ont fui la région, ils ne seront pas jugés.

Le génocide s’est déclenché dans notre localité le 10 avril 1994. J’étais à la maison avec mon mari et mes enfants. Nous nous sommes réfugiés dans l’église de Nyamata le 11 avril, et nous y avons rencontré un grand nombre de Tutsi provenant des différents coins de la région. Après environ une semaine, des miliciens, militaires des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) Lire la définition FAR Forces Armées Rwandaises. et Interahamwe ont envahi l’église.

Ils ont installé deux grands fusils à plusieurs canons (je ne sais pas de quelle sorte) juste aux deux entrées de l’église. Ils ont alors procédé à la fusillade tandis que les autres lançaient des grenades.

Dans l’église, j’étais avec mes sept enfants, mon mari avait déjà été tué à la maison. Cinq de mes enfants ont laissé leur vie dans cette église. Je suis restée avec les deux petits qui ont actuellement 10 et 12 ans. Les carnages de ce jour ont emporté beaucoup de vies humaines et ceux qui ont survécu étaient blessés. La toiture de l’église a aussi été brûlée et les murs troués par les balles.

Après la fusillade, les Interahamwe sont entrés à l’intérieur avec des armes blanches pour assommer ceux qui n’étaient pas complètement morts. Ils utilisaient des machettes et des massues clouées. Vers 17 heures, ils sont partis, disant qu’ils étaient très fatigués et qu’ils allaient revenir le lendemain matin pour continuer leur "travail".

Après leur départ, je suis partie pour chercher refuge à l’hôpital de Nyamata, dans le service de la maternité. J’étais avec mes deux enfants. Arrivée à la maternité, j’y ai trouvé une dame Tutsi qui y travaillait. Quand les tueurs venaient nous assassiner, elle leur donnait de l’argent pour nous garder la vie sauve.

Nous étions avec d’autres réfugiés Tutsi et nous occupions des chambres différentes. Nous y avons passé trois jours et les assassins sont revenus. Cette fois-ci, ils ont tué quelques réfugiés et sont repartis pour revenir le lendemain. Nous sommes restés parmi ceux qui avaient été réservés pour le jour suivant.

Je me suis alors décidée à retourner chez les voisins pour leur demander une cachette. Le responsable de la cellule de Nyamata m’a signifié qu’on leur avait interdit de cacher les Tutsi. _ Il m’a alors emmenée à un endroit où se trouvaient des Hutu mariés à des Tutsi et leur a dit que moi aussi j’étais Hutu, qu’ils ne me connaissaient pas bien parce que j’étais originaire de Rwamagana.
Nous étions dans un centre de conférence. C’était vers le début du mois de mai et les Inkotanyi étaient tout près de nous, puisque nous entendions les bruits des tirs à Kabukuba.

J’ai été abusée par plus de vingt hommes et à maintes reprises. Ils venaient chaque jour et étaient nombreux. J’y ai passé deux semaines. Je n’ai reconnu personne parmi les violeurs ; c’étaient des travailleurs occasionnels qui provenaient d’autres régions et je ne les connaissais pas.

Dans les derniers jours, je n’avais plus conscience de leur présence. J’avais perdu connaissance et ma matrice s’était déjà déplacée vers l’extérieur. Les violeurs me rencontraient dans mon logement ; c’était dans une maison qui servait pour le commerce de la bière. Les propriétaires n’étaient plus là.

Les habitants de cette localité avaient déjà fui et il ne restait que des bandits et des « man power » sales. Les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) Lire la définition APR Armée Patriotique Rwandaise. m’ont trouvée dans cette maison ; je ne savais pas qu’ils étaient arrivés à Nyamata.
Parmi ces militaires, il y avait des enfants de mes voisins Tutsi, qui avaient rejoint les Inkotanyi bien avant le déclenchement du génocide. Ils m’ont conduite chez les médecins blancs qui étaient avec eux et ceux-ci m’ont donné des soins médicaux.

Je n’ai pas été complètement guérie mais j’ai quand même été soulagée et l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. continue à me faire soigner jusqu’aujourd’hui.

Comme conséquences des viols, j’ai eu des problèmes au niveau de la matrice et j’avais des écoulements qui sortaient du vagin, mais j’ai été soignée.
Une autre conséquence est au niveau du dos. J’ai souvent des douleurs dorsales et je n’arrive pas à faire mes travaux ménagers.
J’ai fait le dépistage du VIH/SIDA et les résultats étaient négatifs.

Les violeurs étaient brutaux ; ils me frappaient après le viol en me disant que j’étais « pourrie » ! Quand je pense à toutes ces atrocités, je n’arrive pas à dormir. J’ai une peur chronique et parfois, il m’est difficile de respirer. J’ai consulté des médecins mais les médicaments n’ont pas eu d’effets.

Pour ce qui est de l’assistance, l’AVEGA nous aide beaucoup, surtout en nous assurant les frais des soins médicaux. Elle nous donne également une assistance psychosociale. Elle ne peut pas, à elle seule, résoudre tous nos problèmes ; elle n’a certainement pas assez de moyens pour le faire.

Nous vivons dans l’habitat groupé à Rwakibirizi, dont les maisons ont été construites par le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés) Lire la définition HCR Haut Commissariat aux Réfugiés. . Ce sont des maisons en brique, sans fondation et elles n’ont que des portes à l’extérieur.

Les voisins aussi font tout leur possible. Au cas où je n’ai rien pour nourrir mes enfants, ils leur donnent à manger et quand je ne suis pas à la maison, ils envoient quelqu’un pour passer la nuit avec eux.

Quant au FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) Lire la définition FARG Fonds National pour l'Assistance aux Rescapés du Génocide. , il ne subvient jamais à nos besoins. Le plus âgé de mes enfants est en sixième année primaire et ses frais scolaires sont assurés par Compassion, une organisation humanitaire à vocation chrétienne œuvrant surtout dans le domaine de l’éducation des enfants. Quant au cadet, même si je ne paie pas, l’école le tolère puisqu’on sait que je suis pauvre.

Au niveau juridique, la situation est pire encore. La justice ne me sera jamais rendue. Nos bourreaux et ceux qui nous ont fait souffrir de toutes les atrocités de 1994 étaient en grande partie des immigrants. Ils ont fui notre région et nous ne savons pas où ils résident. Peut-être qu’ils sont retournés dans leurs régions d’origine.
L’association IBUKA
Lire la définition IBUKA Ce mot de la langue rwandaise signifie en français « Souviens-toi ». Il s’agit d’une association œuvrant pour la mémoire des victimes du génocide des Tutsi. a fait la liste des victimes du génocide et des survivants et nous a dit qu’au moment des procès, nous recevrions les dommages et intérêts pour les membres de nos familles emportés par le génocide.

Ce que je souhaiterais dans le domaine de l’assistance serait de trouver de l’argent pour un petit projet de commerce. Ce serait rentable puisque j’habite dans l’habitat groupé et le marché n’est pas tout près. J’aurais beaucoup de clients et je pourrais ainsi subvenir à mes besoins primaires.

Sinon, je suis infirme ; je ne peux pas faire des travaux qui demandent beaucoup de force physique.

Témoignage recueilli à Kigali le 30 janvier 2003,
par Pacifique Kabalisa