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Témoignage V039

Les femmes instruites ont directement été tuées ; elle a été prise en otage.

J’avais 20 ans durant le génocide ; j’étais élève à l’école et j’étais domiciliée à Sake. La plupart des gens qui ont survécu dans notre région sont des jeunes femmes comme moi qui ont été détenues par des Interahamwe. A Sake, les tueries étaient planifiées.

Le 6 avril, avant même que l’avion ne s’écrase, le Bourgmestre, Ernest Rutayisire, a organisé une réunion avec les Interahamwe. Dans notre secteur de Rukumberi, les tueries étaient donc prêtes à commencer tôt le 7 avril.

Notre secteur a été attaqué ce même jour par des soldats et des Interahamwe. Certaines personnes, surtout des femmes et des enfants, ont couru dans la brousse. J’y suis allée aussi. D’autres se sont échappés vers l’église pentecôtiste. Les gens évitaient l’église catholique parce que les soldats avaient déjà tué le prêtre et enlevé le père supérieur. L’église pentecôtiste a été attaquée.

Pendant ce temps-là, les hommes ont pu avoir des armes et ont cherché à organiser une défense. Les hommes Tutsi se sont battus pendant à peu près une semaine, jusqu’à ce que les renforts militaires arrivent pour soutenir les tueurs. Les hommes Tutsi ont fui.

Mon père a commencé à me chercher et m’a finalement trouvée. D’autres hommes et lui avaient décidé que les familles devaient aller dans une maison et chercher à s’entraider. Ils disaient que si l’on devait mourir, au moins, ce serait mourir ensemble. Il y avait trois maisons dans le domaine qu’ils avaient choisi pour nous. On s’est partagé les trois maisons.

Mais ensuite, nous avons été attaqués par des soldats accompagnés d’Interahamwe. Une maison a été démolie et une deuxième incendiée, alors qu’il y avait toujours des gens à l’intérieur. Puis, la maison dans laquelle nous étions a été attaquée. Les cinq pièces de la maison étaient remplies d’êtres humains. Certains ont été tués dans le salon. Ils ont demandé aux autres de sortir.

Les premiers à sortir ont été frappés avec des machettes alors qu’ils avaient à peine passé la porte. Alors, ceux qui y étaient restés, ont refusé de sortir. Nous avons fait un trou dans le mur de la pièce dans laquelle nous étions. Les Interahamwe ont enfoncé des brindilles dans le trou du mur, ce qui nous a obligés à bouger bien sûr. Ils ont lancé une grenade dans le trou et certaines personnes sont mortes brûlées. Les tueurs sont entrés et ont commencé à donner des coups de machettes et de lances.

L’un d’entre eux a demandé de l’argent. Une femme a payé et elle a été libérée. J’ai aussi déclaré que j’étais disposée à payer. Donc on m’a permis de partir avec deux autres qui avaient aussi payé leur rançon. Mais j’ai appris ensuite qu’ils avaient été tués, par après.

L’un d’eux m’a frappée sur la tête. Avant qu’il ne continue, un autre Interahamwe a dit : « Ne fais pas ça, tuons-la ». Ils ont commencé à me poser beaucoup de questions, ce qui était étrange parce que nous nous connaissions très bien.

Ces gens étaient de notre secteur : « Es-tu Tutsi ? », j’ai dit : « Oui ». « Quel est ton conflit avec Habyarimana ? », j’ai dit que je n’avais aucun conflit avec Habyarimana. Je leur ai expliqué qu’en fait, j’étais née sous son régime. « Quel est ton rapport avec le FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi.  ? », je leur ai répondu que je n’avais aucun rapport avec le FPR.

Ils ont décidé que je devais être gardée en otage. Des soldats sont arrivés et ont demandé pourquoi je n’avais pas encore été tuée. Ils leur ont dit : « Elle est notre otage ».

Les soldats sont partis et ont achevé les survivants. Les Interahamwe nous ont regroupées, moi et trois autres femmes. L’une d’elles était mariée. Ils se sont distribué ces trois autres femmes parmi eux. L’une d’entre elle, une étudiante d’environ dix-neuf ans, a été tuée plus tard. Son crime était double : elle était non seulement Tutsi, mais elle était également une fille instruite.

Ils ont pris d’autres femmes comme nous, alors qu’on marchait. Ils m’ont livrée à un homme marié. Il m’a amenée chez lui. Sa femme était enceinte. Le lendemain, il m’a dit que ma sœur de dix ans avait été trouvée dans une maison. Il me l’a amenée.
Bien que je lui aie été "donnée", il n’était pas certain que les autres Interahamwe l’autoriseraient à me garder. Aussi, à ce moment-là, les gens savaient que le FPR n’était pas loin ; il voulait s’assurer qu’il pourrait me prendre avec lui quand il allait devoir s’enfuir.

Mais bien sûr, il y avait le fait que je sois Tutsi. Il est allé obtenir des documents pour "prouver" que j’étais Hutu. Il a trouvé un fonctionnaire qui a simplement effacé le nom sur le document de quelqu’un et l’a remplacé par le mien. Il m’a emmenée alors que lui, les soldats et d’autres personnes avaient commencé à fuir.

Nous avons atteint le pont qui sépare le Sake de la Gashora. Les soldats ont demandé ma carte d’identité. Les hommes dans notre groupe leur ont dit : « Elle est à nous. Laissez-la passer ». Le faux document a fonctionné à tous les barrages routiers jusqu’à l’école de Dihiro, en commune de Gashora. Nous y sommes restés trois jours.

Mon ravisseur m’a dit de ne pas me promener, en expliquant que ces précautions étaient pour ma propre sécurité. Il y avait beaucoup de soldats qui traînaient ; ils vérifiaient constamment les cartes d’identité des gens. Il essayait toujours de me protéger en insistant sur le fait que j’étais une vraie Hutu. Le troisième jour, nous avons entendu dire que le FPR approchait. Les soldats nous ont demandé de partir, en disant qu’il allait y avoir de sérieux combats.

Nous avons déménagé à Ngenda. Ma sœur était avec nous à ce moment-là. C’était la même histoire qui recommençait – une nuit par-ci, une nuit par-là. L’homme était constamment critiqué parce qu’il protégeait une Icyitso. On lui a même dit qu’il devait payer pour pouvoir détenir une femme Tutsi. Il a continué à insister sur le fait que j’étais Hutu.
Un des fonctionnaires locaux l’a soutenu en disant que j’étais Hutu, ce qui a convaincu les autres de le laisser tranquille. Pour être encore plus sûr, il a demandé au Bourgmestre de Sake, qui était parmi ceux qui s’étaient enfuis, de lui donner un papier officiel établissant mon identité Hutu.

Nous étions supposés aller à Gitarama. Mais la femme de l’homme a dit qu’elle voulait passer par la maison de sa famille à Ngenda. Je suis tombée malade quand nous sommes arrivés à Ngenda. Nous y sommes restés deux jours. Un soldat du gouvernement est venu nous dire que nous devrions retourner à Gitarama. A ce moment-là, la femme de l’homme a commencé à accoucher.

Tout à coup, il y a eu une pluie de balles. Nous nous sommes empressés d’aller nous cacher dans une vallée et avons passé la nuit dans une maison vide. Après, nous sommes allés nous cacher dans la maison de la famille de la femme.

En plus des combats, je devais continuer à me cacher des Interahamwe qui fuyaient. L’homme et sa femme ont décidé d’aller à Kibungo. Je me sentais toujours très malade et je suis restée. Je me suis endormie et j’ai été réveillée par un passant qui me demandait ma carte d’identité.
Je ne l’avais pas parce que l’homme avait gardé ma nouvelle carte d’identité sur lui. Je lui ai expliqué la situation et j’ai ajouté que si je n’étais pas Hutu, je n’aurais pas pu survivre aussi longtemps. Il m’a laissé partir. Tout le monde courrait et désespérait de sauver sa propre peau.

Quand j’ai finalement décidé de partir, j’ai vu revenir des Interahamwe qui avaient fui avec nous. Quand je leur ai demandé de m’expliquer, ils ont dit : « Nous fuyons les gens qui veulent prendre ce qui nous appartient ». Je me suis rendu compte que d’autres personnes avaient dû se cacher dans la brousse.

J’ai rencontré un groupe de gens qui m’ont demandé qui j’étais. Ils soupçonnaient que j’étais peut-être une Interahamwe. J’ai tenu à savoir qui ils étaient avant que je ne leur dise quoi que ce soit sur moi. Ils m’ont dit qu’ils étaient Tutsi.
Je leur ai raconté mon histoire.

Une des femmes avait vécu une situation comparable. Mais sa situation était bien pire. Ils avaient tué son mari et ses deux enfants avant de l’enlever. Ma sœur et moi les avons suivis. Quand le FPR a pris le contrôle, ils sont allés à Kanzenze mais comme j’étais toujours malade, je suis venue à l’hôpital de Nyamata.

Témoignage recueilli à Nyamata le 22 mars 1995,
par Pacifique Kabalisa