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Témoignage V040

Ils ont organisé une réunion pour décider de son sort.

J’avais 23 ans lors du génocide. Mon mari, ainsi que mon fils de deux ans ont été tués avant que je ne sois moi-même enlevée et violée par des Interahamwe. Mon mari était une cible parce qu’il avait contribué à organiser la défense locale parant les attaques des Hutu contre les Tutsi en 1992. J’ai survécu avec ma fille de quatre mois et demi.

Mon mari avait prévu d’aller à Kibungo le jeudi 7 avril pour voir sa sœur à l’hôpital et voir comment allait une autre de ses sœurs qui s’occupait d’elle. Quand il a quitté la maison, nous ne savions pas que le président était mort. Mais après, il a vu tellement d’Interahamwe au marché de Rubango qu’il s’est rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond.

Il est revenu et m’a raconté ce qui se passait. Trois des hommes qui travaillaient pour nous sont venus travailler. Nous leur avons dit qu’il n’y aurait pas de travail. Mon mari avait très peur pour notre avenir. Il a dit que beaucoup de routes étaient déjà bloquées. Il a hoché la tête et a dit : « Nous allons avoir des problèmes, beaucoup de problèmes ».

Certains villageois Tutsi sont venus nous rendre visite et ont dit que nous devrions commencer à nous défendre. Les hommes ont discuté de la possibilité de créer une défense, étant donné le nombre d’attaquants.

Peu de temps après, les Interahamwe de la commune de Bicumbi sont arrivés, accompagnés de villageois de chez nous. Ils brandissaient des machettes et ils ont dit : « Vous paierez pour la mort d’Habyarimana ». Nous les avons suppliés, en leur disant : « Mais nous sommes voisins. Nous vivons ensemble depuis longtemps. Pourquoi devrions-nous nous battre ? » Un d’entre eux a répondu : « Non, nous avons atteint notre limite ».

Quand ils étaient sur le point d’attaquer, nous avons remarqué Ernest Rutayisire, le Bourgmestre de Sake, Sirivani Mutabaruka, ancien Bourgmestre de Sake et député MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement) Lire la définition MRND Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement. et Jean-Paul Birindabagabo, le directeur d’une compagnie privée de commerce de véhicules.
Ils avaient amené des soldats dans leurs véhicules personnels. Le secteur entier semblait plein de soldats. Ces trois hommes qui encourageaient les meurtres de Tutsi sont, par ailleurs, mariés à des femmes Tutsi.

Les soldats ont immédiatement commencé à tirer. Mon mari a couru se cacher dans la maison d’un ami Hutu qui vivait dans un autre secteur. Il m’a dit où il avait prévu d’aller. Je suis restée seule avec les deux petits enfants. J’ai installé le garçon sur mon dos et j’ai pris le bébé dans mes bras. J’ai essayé de courir ; les deux enfants ont commencé à pleurer. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas le faire avec les deux enfants. Je suis donc allée à la maison et j’ai attendu les attaquants.

Un groupe de soldats est arrivé et m’a demandé où étaient les propriétaires. J’ai dit qu’ils étaient partis se cacher mais que je ne savais pas où. Ils ont demandé pourquoi ils se cachaient. J’ai dit que je n’en avais aucune idée. L’un d’eux m’a frappée au cou avec la crosse de son fusil.
Alors que je me suis avachie, un autre m’a donné un coup de pied. Le bébé et moi sommes tombés.

Ils m’ont ordonné de me lever et de leur donner de l’argent. Je leur ai dit que je n’avais pas d’argent. Ils m’ont encore frappée avec la crosse de leur fusil. Je suis allée chercher deux mille francs. Ils ont demandé plus d’argent. Je leur ai dit que je n’avais pas plus d’argent et j’ai suggéré qu’ils continuent ce qu’ils étaient venus faire, c’est-à-dire me tuer. L’un d’entre eux m’a craché dessus et a dit : « Je ne serai pas responsable de ta mort. Quel est l’intérêt de te tuer ? Même vos gosses ont l’air d’être en train de mourir ».

Mon fils a suivi les soldats et leur a demandé où son père était parti. Ils se sont retournés et lui ont posé la même question. Ils lui ont donné des coups de pied quand le petit garçon a dit qu’il ne savait pas. Il est tombé et je l’ai relevé.

J’ai libéré les animaux, mis les enfants sur mon dos et mes épaules et j’ai quitté ma maison. Sur le chemin, j’ai croisé une femme de ma famille. Elle m’a aidée avec les enfants. Nous avons traversé quelques plantations de bananes pour rejoindre mon mari.

Pendant que nous marchions, nous avons entendu des coups de feu et des cris. Nous sommes retournées dans les plantations. J’ai entendu un Interahamwe local indiquer la maison où mon mari se cachait aux attaquants de l’extérieur. Ma parente et moi, nous nous sommes glissées dans une autre maison et avons regardé ; plus tard mon mari m’a appris certains détails de la situation.

J’ai vu les attaquants, les étrangers, sortir mon mari de la maison. Il a essayé de s’enfuir. Ils lui ont tiré dessus avec une flèche qui a atterri sur sa hanche. Il a cassé la flèche en morceaux et leur a lancé. Il a cherché à entrer dans la maison d’un autre ami Hutu. Quand ils ont essayé d’entrer de force dans la maison, mon mari leur a crié dessus, en leur demandant de ne pas casser la maison puisqu’il sortait.

Alors qu’il sortait par la porte de derrière, ils lui ont lancé une autre flèche. Il a essayé de l’éviter, mais alors qu’il faisait ça, ils l’ont frappé sur le dos avec une machette. Il est tombé, mais il a réussi à se remettre sur pieds et il a couru. Les attaquants n’ont pas pris la peine de le suivre ; ils devaient penser qu’il ne pouvait pas rester en vie avec les blessures qu’il avait. Il a pu se cacher dans la maison d’un autre ami Hutu.

Pendant la nuit, il a été amené à l’hôpital de Rukumberi où je lui ai rendu visite le vendredi 8 avril. Le samedi, lui et un certain nombre d’autres patients ont été sortis de l’hôpital par un groupe de soldats, d’Interahamwe et de villageois et ils ont tous été assassinés.

Le samedi soir, les Interahamwe ont découvert notre cachette sur le chemin du retour après leur "travail". Ils m’ont ordonné de rester où j’étais. En attendant, ils ont tué ma parente et ses deux enfants qui étaient avec nous à ce moment-là. Ils sont revenus et m’ont emmenée dans une maison près de mon ancienne habitation. Ils m’ont cachée, m’ont apporté de la nourriture, du lait pour le bébé et même du savon et de l’eau pour un bain.

Cette situation a duré deux semaines. Puis ils ont commencé à me faire des avances, l’un après l’autre. Certains ont menacé de me tuer si j’allais avec un autre. Mais d’autres ont recouru à d’autres tactiques, par exemple, me dire qu’ils étaient aisés, puisqu’ils avaient tellement pillé.

Finalement, ils se sont mis d’accord qu’ils ne me tueraient pas. Mais ils devaient quand même "travailler". Puisqu’ils avaient tué tellement de personnes dans notre quartier, ils ont dû aller de plus en plus loin pour trouver des gens à tuer. Cela m’a permis d’avoir un peu de paix. Ils m’ont donné un peu de liberté : ils m’ont permis de me promener un peu, de cueillir la nourriture, de cuisiner pour moi et même de travailler dans les champs.

J’ai ensuite été découverte dans le jardin par un voisin. Il a décrit mon fils comme « un serpent » qui doit être tué. Il l’a emmené pour être "jugé" ; il y fut décidé que mon fils devait être exécuté et que par ailleurs, ma fille devait elle, être épargnée. On m’a d’abord donné l’ordre de tuer mon fils moi-même, mais finalement, il fut tué avec une machette puis jeté dans une fosse septique. Ensuite, mon destin fut décidé. Un certain nombre d’hommes me réclamaient et mon sort fut scellé lors d’une réunion.

Birindabagabo s’était fait petit roi dans la région. Les femmes qui avaient été enlevées lui étaient apportées ; il décidait s’il voulait les garder pour lui ou les rendre. Il avait beaucoup de femmes qu’il détenait dans sa maison. Dans la soirée, ils ont eu une réunion pour décider de mon sort. Mes anciens ravisseurs ont assisté à la réunion. J’y étais aussi.

L’un d’entre eux a soudoyé Birindabagabo pour qu’il puisse me déclarer officiellement sa femme à la réunion. L’acheteur était un homme appelé Karinijabo. Birindabagabo a dit à ceux qui étaient venus : « Vous avez tué son fils ; il n’y a plus aucune raison de la poursuivre. Elle sera désormais la femme de Karinijabo ». Les hommes qui estimaient avoir d’autres droits sur moi sont partis.
Birindabagabo a dit que je ne devrais pas partir parce que les autres hommes qui m’avaient voulue et ne m’ont pas eue pourraient me tuer. Il nous a donc donné une maison et Karinijabo et moi avons commencé à vivre comme des époux.

Mais trois jours plus tard, des rumeurs commençaient à circuler selon lesquelles le FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. était en route. Tous les Interahamwe ont fui, y compris Birindabagabo et sa femme Tutsi.
Avant de partir, Birindabagabo m’a fait des documents pour voyager, dans lesquels était écrit que mon père était Hutu (ce qui n’était pas vrai) et que ma mère était Tutsi.

Mon nouveau mari et moi avons commencé à traverser Gashora ; on restait une nuit par-ci et deux nuits par-là.
Deux semaines plus tard, nous nous sommes installés à Nziranziza dans Ngenda. Nous y sommes restés un mois. J’avais beaucoup de famille à Ngenda et j’ai appris qu’ils avaient tous été tués.

Pendant ce temps, tous les puissants Interahamwe s’enfuyaient pour Gitarama dans leurs véhicules.

Dimanche, le 5 juin, nous avons entendu dire que les gens pouvaient rentrer chez eux. Nous avons décidé de rentrer à Sake. Quand nous sommes arrivés à l’École Mayange, nous avons rencontré des villageois Tutsi furieux, qui chassaient des Interahamwe.

Mon nouveau mari et d’autres hommes qui avaient enlevé des femmes ont paniqué et ont fui. J’ai entendu dire que certains ont été capturés et tués, mais je ne sais pas s’il en faisait partie.

Témoignage recueilli à Nyamata le 22 mars 1995,
par Pacifique Kabalisa