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Témoignage V041

Elle a été violée à maintes reprises alors qu’elle s’était réfugiée dans les bâtiments de la Croix-Rouge.

Avant le génocide, nous vivions dans une région de Kigali où il y avait beaucoup d’Interahamwe et d’adhérents du parti CDR (Coalition pour la Défense de la République) tels que le fameux Nöel Hitimana, un journaliste de la RTLM, et aussi le célèbre Katumba, un géant Interahamwe.

Avec l’assassinat de Katumba en février 1994, la situation dans notre secteur s’est détériorée. Nous avons passé des nuits atroces à cause des pillages et des explosions sporadiques de grenades. Bref, les gens étaient obligés de risquer leurs vies tous les jours.
Dans ce climat de panique générale, nous avons préféré quitter notre maison et prendre refuge dans notre maison en construction à Gacuriro, où la situation était relativement calme.

Les choses ont changé avec la mort d’Habyarimana le 6 avril. Le 7, personne, excepté les tueurs, ne pouvait sortir. Parce que nous étions nouveaux dans la région, il y avait beaucoup de façons de nous provoquer.

Un agent de police communale surnommé « Capora », accompagné par Ntazinda, un Interahamwe par excellence, est venu attaquer notre maison, armés de fusils et de grenades. Ils ont demandé la carte d’identité de mon mari. Ils ont vu qu’il était Hutu.
Ils lui ont demandé pourquoi il avait épousé une femme Tutsi. Mon mari n’a pas trouvé de réponse à une question aussi étrange. Mon jeune beau-frère était là aussi. Lui avait également une femme Tutsi et ils étaient mariés depuis longtemps. Les assassins sont partis après de longues négociations avec mon mari et son frère.

Le vendredi 8, parce que nous étions toujours recherchés, nous avons décidé qu’il serait sage de marcher vers les bâtiments de la Croix-Rouge de Belgique qui étaient juste à côté. J’avais une fille de sept ans et un bébé de deux mois.
Mon mari et moi avons pris des directions différentes. C’est la dernière fois que nous nous sommes vus. Je ne l’ai plus revu depuis la nuit du 8 avril et personne ne m’a dit si son corps avait été vu quelque part.

Il y avait beaucoup de réfugiés à la Croix-Rouge de Belgique, tous groupes ethniques confondus. Il y avait environ dix mille réfugiés venus de Kacyiru, Gacuriro, Kagugu et d’autres régions encore.

A partir du 10 avril, les Interahamwe et leurs alliés ont commencé à venir à la Croix-Rouge. Ils ont dit aux Hutu de rentrer chez eux. Nous sommes restés dans les bâtiments de la Croix-Rouge, privés de tout.

Pendant mon séjour dans les bâtiments de la Croix-Rouge, du 10 au 26 avril, beaucoup de femmes qui y avaient trouvé refuge, y compris moi-même, étions violées à maintes reprises. De jeunes garçons venaient avec des grenades. Ils n’avaient aucune honte à prendre une femme adulte comme moi pour coucher avec eux. J’aurai pu être leur mère.

J’avais beaucoup de problèmes, y compris avec ma petite fille de sept ans et mon bébé de deux mois. Quand ces maudits garçons sont venus me prendre pour coucher avec eux, j’y suis allée, en laissant le bébé avec sa grande sœur.

Je ne peux pas estimer le nombre ou l’identité des garçons et des hommes avec qui j’ai couché pendant mon séjour à la Croix-Rouge. En une nuit, tu pouvais être prise par dix hommes. Ils venaient les uns après les autres. Aucune fille ou femme ne pouvait refuser puisque quiconque hésitait était coupé en deux. Nous nous sommes soumises pour voir si nous pourrions profiter un jour d’avoir survécu.

Je n’avais qu’un vêtement de rechange et pas de savon pour me laver. Même l’eau avait été coupée. C’était vraiment crasseux. La seule chose avec laquelle nous pouvions nous laver était l’eau de pluie.

Le 26, les Interahamwe vinrent en force. Il y a eu une attaque énorme. Il y avait la milice de Gatenga et de Gikondo. La première chose a été de demander les cartes d’identité. Il y avait aussi des femmes Hutu qui avaient fui la guerre entre les FAR (Forces Armées Rwandaises) et le FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. . Ces femmes ont pointé du doigt les femmes Tutsi qu’elles ont décrites comme "complices" des Inkotanyi.

Quand les Interahamwe sont venus à mes côtés, ils ont vu l’état dans lequel j’étais et ils ont préféré me laisser en paix. Ce n’était pas parce qu’ils ont eu pitié de moi, mais parce qu’ils ont voulu me faire souffrir encore plus. J’étais devenue très mince et ma peau était devenue comme du goudron. J’étais en train de disparaître.

La nuit, j’ai décidé d’aller à l’église de Sainte Famille à Rugenge, avec un groupe de femmes. Quand nous y sommes arrivées, le célèbre prêtre Wenceslas Munyeshyaka a refusé de nous laisser entrer dans l’église.
J’ai laissé les autres femmes à l’entrée de la paroisse, j’ai pris mes enfants et je suis allée à l’ambassade des USA, où mon mari avait travaillé.
Les gardes qui le connaissaient bien ont accepté de me cacher avec mes enfants. Ils sont restés cachés jusqu’au début du mois de juillet.

Par la suite, j’ai découvert que la maison avait été détruite et j’ai appris la mort de plusieurs membres de ma famille proche, y compris mon père, mon grand frère et mon beau-frère. Du côté de la famille de ma mère, plus de soixante-dix de ses parents avaient péri.

Témoignage recueilli à Kigali le 26 avril 1995,
par Pacifique Kabalisa