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Témoignage V042

Elle était vierge ; elle a essayé de résister en prétextant qu’elle était malade.

J’étais âgée 17 ans ; je faisais mes études secondaires à Butare. Mais lors du génocide, j’étais en vacances chez moi à Gitarama, où nous vivions depuis février 1994, après l’insécurité causée par les assassinats de politiciens à la fin de ce mois de février.

Quand les meurtres ont commencé, notre famille a d’abord fui à Byimana et ensuite, nous sommes arrivés dans le camp de Kabgayi. Au début, ma mère et moi sommes restées dans le camp, dans l’école primaire. Mais c’est ensuite devenu si dangereux, que nous sommes allées au CND (Conseil National pour le Développement) Lire la définition CND Conseil National pour le Développement. C’était la maison parlementaire sous le régime de Habyarimana. Avec les accords de paix d’Arusha entre le gouvernement rwandais et les rebelles du FPR, cette maison avait accueilli les soldats du FPR qui devaient assurer la protection des autorités du FPR durant la période de transition. Conduire les Tutsi au CND durant le génocide signifiait les emmener au lieu de la mort. [un des camps de Kabgayi].

Au départ, les femmes et les enfants de l’école primaire n’étaient pas beaucoup recherchés. Les choses ont empiré après une nette augmentation du nombre de soldats blessés et amenés à l’hôpital, proche de là. Quand ils ont commencé à tourmenter les femmes, ils se sont d’abord concentrés sur les femmes qu’ils considéraient mieux habillées et les femmes plus sophistiquées de la ville, surtout celles de Kigali.

La situation a continué à se détériorer. Ils entraient dans les classes et demandaient aux réfugiés sympathisants des Interahamwe les noms des filles qu’ils avaient vues et qui les avaient intéressés. Ils avaient beaucoup de façons d’arriver à obtenir les femmes qu’ils voulaient.

Dans mon cas, il y avait un Interahamwe responsable de la classe. Il est allé boire avec les soldats à Gitarama. Alors qu’il buvait, il leur a donné le nom des filles de sa classe. Quand il est rentré cette nuit-là, il a parlé d’un jeune homme qui leur avait donné les noms, mais nous savions toutes que c’était lui. Il a dit que nous serions prises cette nuit-là.
Pour être encore plus cruel, il s’est retourné vers moi et a dit : « Normalement, tu serais sur la liste des enfants, mais à cause de ta taille, tu es sur la liste des filles ». Celles qu’il avait appelées étaient terrifiées.

Cette nuit-là, deux soldats sont venus en moto. Ils ont frappé à la fenêtre, en faisant semblant de chercher quelqu’un. On leur a dit que la personne qu’ils demandaient ne vivait pas là. Ils sont entrés par la porte. Toutes les femmes et les filles ont paniqué. Certaines se sont lancées sur leurs lits.

Eux, évidemment, n’étaient pas dérangés par la panique. Ils ont lu à haute voix le nom des filles de la classe. Ils ont éclairé nos visages avec leurs torches pour décider qui ils voulaient. L’un d’entre eux a remarqué : « Mais, tout le monde a l’air Tutsi. Un jour nous reviendrons pour incendier cette classe avec tout le monde à l’intérieur ».

Ils ont choisi six personnes, trois hommes et trois femmes. J’en faisais partie. Ils nous ont dit de venir à l’extérieur. Quand nous sommes sortis, ils ont dit aux trois hommes et à une des filles de retourner dans la classe. Ils m’ont demandé à moi et à l’autre fille à voir nos cartes d’identité et nos cartes d’étudiante. Nous avons dit que nous ne les avions pas.
Ils ont dit qu’ils voulaient coucher avec nous. Nous avons refusé. Ils nous ont insultées, encore et encore, en nous frappant et en disant : « Vous serez obligées de nous accepter ».

Ils nous ont emmenées un peu plus loin et on est restées avec un soldat chacune. Je leur ai menti ; je leur ai dit que j’étais malade. Je leur ai dit que s’ils me forçaient à avoir des rapports sexuels, je ne pourrais plus respirer.
Après cela, l’un d’entre eux est devenu fou furieux et m’a frappée très violemment, en disant : « Tu veux éviter les soldats du gouvernement pour pouvoir coucher avec les soldats du FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi)
Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi.  ».
Je suis restée fidèle à mon histoire. Il en a eu assez de se disputer et a dit : « Tu peux résister autant que tu veux aujourd’hui. Demain, je te prendrai en plein jour ».

Non loin de là, mon amie criait. Elle en avait aussi eu assez de résister mais le soldat avait déchiré ses vêtements et la violait. Quand le soldat qui était avec moi a vu que son ami avait fini de la violer, ils ont décidé de changer de place.

Alors que l’autre venait vers moi, il se frottait les mains et il a dit : « Mais comment ça se fait qu’il ne t’ait rien fait ? » Et il n’a rien fait non plus. Ils nous ont ramenées au camp. Alors qu’il me laissait, le premier a dit : « Bien que tu m’aies menti, je viendrai pour toi demain à 11 heures ».
Mais il n’est pas venu le lendemain.

Deux nuits plus tard, un autre groupe de soldats est arrivé. Ils étaient trois. Une fille qui a angoissé quand elle les a vus, est sortie de la classe. Ils l’ont appelée. Elle a eu l’air encore plus effrayée et est revenue en courant dans la classe. L’un d’entre eux l’a suivie. Celui-là m’a vue faire mon lit.

Il y avait beaucoup de gens dans la pièce et l’autre fille s’est cachée dans la foule. J’étais sur mes genoux ; je préparais mes draps et je ne m’étais pas rendu compte de ce qui se passait. Pensant que j’étais cette fille, ce soldat m’a tout à coup crié dessus, en demandant pourquoi je n’étais pas venue quand il m’avait appelée. Il m’a demandé d’aller à l’extérieur, dans la cour.

J’étais pieds nus. Il y avait un réfugié qui était en même temps un Interahamwe. Ce réfugié m’a dit que je devais aller avec le soldat. Il y avait beaucoup de gens à l’extérieur qui m’ont donné le courage de résister. Il a tiré en l’air pour disperser les gens.

À l’extérieur, nous avons aussi rencontré un caporal qui connaissait déjà mon nom. Il m’a accusée d’être une menteuse. Il m’a amenée près d’un arbre. Il m’a dit qu’il ne voulait pas me tuer, en disant : « Je veux seulement coucher avec toi ».

J’ai fait semblant d’être malade, en disant que j’avais des problèmes à l’estomac et on m’avait défendu d’avoir des rapports sexuels. Il m’a dit qu’il était docteur pour les autres soldats et qu’il avait tous les traitements possibles à sa disposition.

Alors, je lui ai dit que le sexe compromettait ma respiration et que c’était un danger pour ma santé. A ça, il a répondu : « Laisse-moi faire. Je suis docteur et je peux t’assurer que le sexe augmente tes réserves d’oxygène ».
Finalement et dans le désespoir, je lui ai dit que j’avais été violée plusieurs fois et que j’avais sûrement le SIDA. Ce n’était pas vrai et en fait, j’étais vierge.
Comme toujours il avait une réponse, il m’a assurée qu’il avait un préservatif.

Nous sommes arrivés à un endroit où il y avait d’autres soldats. Ils savaient aussi mon nom. L’un d’entre eux a fait la remarque : « Ah, c’est elle l’invincible, celle qui dit ne rien pouvoir faire. On va lui montrer ce qu’elle peut faire. Prenons-la tous maintenant ».

Celui qui m’avait emmenée leur a dit qu’il m’emmenait chez lui. Quand nous sommes arrivés là où il a dit qu’il vivait, il m’a emmenée derrière et a enlevé mes vêtements. Alors, il a fait ce qu’il avait voulu faire. Je ne pouvais rien faire pour l’en dissuader et je n’avais aucun moyen de m’opposer à lui.

Quand il a fini, un soldat du groupe que nous avions croisé est venu, en disant : « Moi aussi, je veux avoir ma chance ». Celui qui venait de me violer a refusé. Nous sommes rentrés au camp. Il a essayé de me parler dans la cour. Mais je pleurais et ne pouvais rien dire. De toute façon, qu’est-ce que je pouvais dire ?

Il a essayé de me rendre coupable, en disant que c’était moi qui avais refusé de me soumettre aux militaires. Il a ajouté que si je continuais à me comporter comme ça, il me ferait emmener au barrage routier et tirer dessus. Pendant qu’il me faisait ce sermon, un Interahamwe est venu et lui a chuchoté quelque chose dans l’oreille.

Tout à coup, le soldat s’est préparé à partir. Alors qu’il partait, il m’a dit : « Je reviendrai pour toi. Et tu dois savoir que je peux t’avoir quand je veux ». Plus tard, un caporal, qui avait entendu parler du viol, est venu me voir et a dit qu’il m’aiderait si je voulais porter plainte.
Je n’ai pas fait attention à sa proposition. L’idée qu’un soldat puisse être puni pour avoir violé une réfugiée Tutsi ne m’a pas semblé très réelle.

En attendant, j’ai vu que ma petite sœur avait été amenée dans la cour. Elle avait seulement treize ans. Quand je suis rentrée, je n’ai pas dit à ma mère ce qui s’était passé. Elle avait déjà assez de soucis.

Tout de suite après, un Interahamwe m’a appelée à l’extérieur. Il a montré ma petite sœur du doigt et m’a demandé de confirmer que c’était ma sœur. J’ai confirmé. Alors, il m’a dit : « Tu devras faire tout ce qu’on te demande si tu veux que ta sœur soit libérée ». J’étais bouleversée à l’idée que ma petite sœur soit violée.

Le caporal qui avait offert de m’aider avec la plainte est venu et a demandé ce qui se passait. L’Interahamwe lui a dit et a demandé de l’argent pour épargner ma sœur. Il lui a payé cinq cents francs rwandais. Le caporal m’a alors prise par le coude et m’a emmenée là où ma sœur était détenue par un soldat. Il lui a parlé et elle a été libérée.

Deux jours plus tard, nous avons déménagé du camp et sommes allées au CND. Ma sœur m’a dit plus tard que le soldat avait enlevé ses vêtements mais qu’elle avait commencé à crier et comme ils n’étaient pas loin du camp, il est devenu nerveux. Nous les avons rattrapés peu de temps plus tard.

Plus tard, je me suis rendu compte que le caporal lui-même voulait coucher avec moi. Il venait constamment au CND et me demandait cette faveur. Parfois, il menaçait ma sœur pour qu’elle lui dise où je me cachais.

Après quelques jours, j’ai dit toute la vérité à ma mère à propos de ce qui s’était passé. Elle est devenue encore plus protectrice par rapport à moi. Je voulais lui dire de toute façon. Mais ce qui m’a poussée était le fait que j’aie dû aller à l’hôpital puisque je suis tombée malade après.

Témoignage recueilli à Gitarama le 11 avril 1995,
par Pacifique Kabalisa