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Témoignage V044

Il témoigne des difficultés que sa femme a eues à se confier à lui.

Ma femme a dit qu’elle avait quelque chose à me dire mais qu’elle ne savait pas si je pourrais le supporter. Elle pleurait, pleurait. Je ressentais un réel besoin de la réconforter. Alors j’ai dit : « Mais bien sûr que je peux le supporter. Apres tout ce qu’on a traversé pendant ces dernières semaines, je ne peux pas imaginer ce que tu as peur de me raconter ».

En pleurant, elle a juste continué à dire : « Ceci est différent, très différent. Ça nous touche tous les deux ». Quand elle a dit ça, j’ai eu un nœud dans l’estomac parce que j’avais déjà un soupçon.
En tout cas, j’ai continué à lui dire de me raconter, en lui disant : « Si, je peux le supporter ».

Quand finalement, elle l’a confirmé, c’était affreux. J’ai vraiment compati à la douleur de ma femme à ce moment-la. Elle avait vécu un enfer aux mains de ces bourreaux mais, à cet instant-là, elle était plus angoissée de me raconter l’histoire et l’effet que celle-ci aurait sur moi et sur notre relation, que ce qui s’était passé.

Je ne peux pas faire semblant qu’il n’y ait rien eu, principalement à cause de notre peur du SIDA. Connaissant le mode de vie du genre de brute qui l’a violée, il vaut mieux être prudent et supposer qu’ils ont le SIDA. Bien sûr, vivre dans l’ombre de cette peur ne peut pas aider un couple.

Mais l’expérience de ma femme correspond à celles de beaucoup d’autres femmes Tutsi. Les Interahamwe venaient souvent aux résidences privées pour piller et rechercher des hommes Tutsi.
Pendant ces visites, un certain nombre de miliciens faisaient une scène pour encourager les autres à partir, pour qu’ils puissent retourner violer la femme. Ils pouvaient encore augmenter la vulnérabilité des victimes en les menaçant de relâcher les autres sur elles si elles refusaient de se soumettre.

Le grand nombre de viols des femmes Tutsi a des conséquences énormes, aussi bien pour les victimes que pour l’avenir de la société rwandaise. Comme partout dans le monde, les victimes de viol sont stigmatisées et souvent exclues. Leur sentiment de honte, couplé au poids du chagrin et de la souffrance, ont poussé quelques femmes au-delà du désespoir.

Ma femme m’a confié qu’un nombre important de victimes de viol ont essayé de se suicider. Une étudiante de 19 ans à Nyanza, Butare, m’a dit que deux de ses cousines, des sœurs de 19 et 17 ans de Murama, Gitarama, furent enlevées par des Interhamwe et séquestrées pendant une semaine : « Elles étaient détenues au barrage routier et violées par quiconque en avait envie ».
Elles furent violées au poste de contrôle la nuit ; la journée, elles étaient emprisonnées chez le "patron officiel".

La sœur aînée a essayé de se suicider dans la maison. Elle a tenté de se pendre avec son pagne mais n’a pas réussi. Finalement, elles ont réussi à s’enfuir et aller chez un ami Hutu qui les a alors cachées.

Témoignage recueilli à Kigali le 12 mars 1995,
par Pacifique Kabalisa