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Témoignage V046

Ils l’ont violée pour la punir d’avoir épousé un Tutsi ; elle ne reçoit pas l’aide du FARG parce qu’elle est Hutu.

J’avais 49 ans lors du génocide. Avant le génocide, j’étais mariée et mère de sept enfants. Dans notre localité, le génocide s’est déclenché le 7 avril 1994. Ils ont commencé par piller des biens et démolir les maisons des Tutsi. Les massacres ont pris toute leur ampleur le 9 avril, date à laquelle nous avons fui.

J’étais avec mon mari et mes quatre enfants. Nous nous sommes cachés dans la brousse. Mon mari a été déniché par après et a été tué. J’étais cachée dans un champ de sorgho à ce moment-là et je les ai vus de mes propres yeux tuer mon mari. Parmi ses meurtriers, cinq sont en prison.

Le 7 avril, j’ai quitté la maison et je suis allée chez mes parents ; ils habitaient tout près et j’y suis allée avec mes enfants. Mon mari, quant à lui, avait pris une direction différente de la nôtre. Nous avons passé la nuit chez mes parents et deux jours plus tard, je suis allée voir la situation à la maison.

J’ai rencontré une attaque juste derrière notre enclos dans un champ de colocases. J’ai été violée par quatre hommes qui étaient nos anciens voisins ; ils faisaient partie de l’attaque. Mes parties privées ont été déchirées et ils m’ont laissé saigner, là.

J’ai essayé de regagner notre maison et le lendemain, nous sommes allés demander refuge chez un Hutu voisin. Cette fois-ci, j’étais avec deux de mes enfants. Nous y avons passé une semaine mais nous avons quitté cet endroit, puisqu’on menaçait de nous tuer.

Nous sommes donc retournés chez mes parents. Ces derniers étaient des Hutu comme moi. Je suis restée là jusqu’à la fin du génocide.

Le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés) nous a donné des tôles et moi, j’ai payé un maçon pour reconstruire notre maison car la première avait été détruite par les Interahamwe. La maison que j’habite actuellement n’est pas du tout solide. Quand il pleut, elle suinte et la boue nous tombe dessus.

Mes quatre enfants sont toujours en vie. L’une de mes filles s’est mariée et les trois autres sont à l’école primaire.

Je n’ai pas passé le test de dépistage du VIH/SIDA ; je ne sais pas si je l’ai contracté. Quand ils me violaient, ils me disaient de les laisser faire car disaient-ils, les Tutsi en faisaient autant.
Ils m’accusaient d’avoir épousé un Tutsi. Ils le faisaient à tour de rôle et à chaque fois, un des violeurs m’immobilisait, afin que les autres me violent sans que je ne puisse leur opposer une résistance. Ils étaient d’une grande brutalité.

J’ai du mal à vivre à cause de la pauvreté et des nombreuses maladies dont je souffre. Je n’ai aucun animal domestique et je suis tellement malade que je n’arrive pas à cultiver mes champs.
J’aimerais avoir quelqu’un pour m’épauler dans des activités champêtres, ou alors trouver de l’argent pour faire cultiver mes champs, sinon mes enfants risquent de mourir de faim.

Je ne me fait pas soigner, faute de moyens. Je suis dans l’incapacité de cotiser pour la mutuelle de santé et je n’ai pas encore la carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour accéder aux soins de santé gratuitement.
J’ai rempli toutes les formalités demandées mais on me dit toujours d’attendre. On me rejette parce que je suis Hutu ; on me dit que les cartes ne sont plus disponibles, alors que les veuves Tutsi les reçoivent.
Il en est de même pour les frais de minerval ; mes enfants n’ont jamais été soutenus par le FARG, comme les autres orphelins du génocide.

Il y a deux poids deux mesures et c’est comme si ma souffrance était différente de celle des autres veuves Tutsi, dont les maris Tutsi ont été tués durant le génocide.

Témoignage recueilli à Kigali le 8 mai 2000,
Par Pacifique Kabalisa