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Témoignage V047

Sa fille de neuf ans est décédée, des semaines plus tard, des suites du viol.

J’avais 33 ans lors du génocide. Bien avant le début du génocide, je vivais avec mon mari et nos trois enfants. Le lendemain de la mort de Habyarimana, on a commencé à tuer dans notre localité. Le premier à être tué était notre voisin Tutsi.

Puis vers 14 heures, mon mari a trouvé la situation tellement grave que nous nous sommes tous enfuis : les enfants et moi d’un côté, mon mari de l’autre.
J’ai donc pris les trois enfants et nous sommes allés demander asile chez un voisin Hutu.
Nous y avons passé une nuit et le lendemain, un groupe de tueurs est venu nous attaquer.

Parmi eux, il y en a un qui a voulu me violer, mais la femme qui nous avait hébergés l’en a empêché. Plus tard, quand les assassins sont partis, j’ai pris mes enfants et nous sommes allés nous cacher dans la brousse.
Mais un groupe de tueurs nous y a trouvés et parmi eux, j’en ai reconnu huit, qui étaient nos voisins directs. Ils étaient dirigés par le Président du parti CDR (Coalition pour la Défense de la République) au niveau de notre cellule.

Ce dernier m’a brutalement secouée en me disant que je devais coucher avec eux tous. Il m’a donné un coup de pied et je suis tombée sur le dos. Puis, un milicien s’est mis sur moi et m’a violée. Il me disait qu’avant, il avait eu pitié de moi, mais que maintenant, il devait le faire.

Après lui, un autre a pris la relève, puis un troisième a voulu le faire aussi, mais il s’est retiré en disant qu’il ne pouvait pas passer là où des jeunes garçons venaient de passer – il était le plus âgé de tous.

En même temps, trois autres hommes avaient pris ma fille de neuf ans et l’avaient violée. Je les connais tous et un seulement parmi eux est en prison ; les deux autres n’ont pas été emprisonnés, parce qu’ils étaient soi-disant trop jeunes.

Nous sommes retournés chez ce Hutu qui nous avait déjà cachés. Nous y avons passé une nuit. Le lendemain, un ami Hutu est venu nous prendre pour aller nous cacher chez une autre famille Hutu. Il craignait que l’homme qui nous cachait ne nous tue car il était un Interahamwe.

Il nous a emmenés chez un autre Hutu, mais la femme de ce dernier ne voulait pas de nous. Elle me disait de livrer les enfants pour qu’on les tue, surtout les deux garçons. J’ai attendu qu’elle soit couchée et avec mes enfants, nous nous sommes enfuis vers une colline appelée Ntunga. Cette colline est connue pour l’extraction de la cassitérite. Nous nous sommes cachés dans les trous d’extraction.

Comme nous allions mourir de faim, nous sommes allés chez ma sœur, qui habite à Ntunga. Quand elle nous a vus, elle a eu peur et m’a dit qu’elle n’avait pas assez d’argent à donner aux tueurs pour ses enfants et les miens.
En effet, chaque fois que les Interahamwe venaient pour tuer ses enfants, elle leur donnait un peu d’argent et les enfants étaient ainsi sauvés. Et comme je n’avais pas d’argent pour payer la vie de mes enfants, je devais partir. J’avais décidé d’aller vers ma colline natale.

Quand nous sommes arrivés à Mwurire, j’ai rencontré mon mari dans la vallée. Il était encore vivant. Nous nous sommes cachés dans cette vallée mais dans des buissons différents. Mon mari se cachait avec un jeune garçon qu’il avait croisé en cours de route d’un côté, tandis que les enfants et moi étions de l’autre côté.

Les Interahamwe sont venus avec leurs chiens qui les aidaient à dénicher les gens. Les chiens ont découvert la cachette de mon mari et du jeune homme. Les Interahamwe les ont immédiatement tués sous mes yeux, car j’étais cachée non loin de là.
J’ai pu reconnaître certains parmi eux ; tous ont été emprisonnés.

Les chiens ont continué à chercher et ils m’ont aussi découverte. Un milicien m’a donné un coup de pied dans les côtes et je suis tombée. Un autre m’a violée ; quatre autres ont suivi. Il y a eu un cinquième qui l’a fait mais je ne sais pas qui car j’avais perdu connaissance après les quatre premiers viols. En effet, ils le faisaient brutalement en me frappant et ils m’avaient enchaîné les jambes.

A mon réveil, je me suis retrouvée chez un vieillard que je ne connaissais pas. Il m’a expliqué qu’il m’avait récupérée parmi beaucoup de cadavres. Il gardait ses vaches tout près de l’endroit où les Interahamwe étaient allés jeter les gens qu’ils venaient de tuer et quand il s’est approché, il a remarqué qu’une femme nue respirait encore ; c’était moi. Il avait retrouvé mes trois enfants et il nous a donné refuge pendant une semaine.

Je me suis soignée avec de l’eau chaude et des médicaments traditionnels. Nous avons été obligés, mes enfants et moi, de quitter ce lieu, car le fils de ce vieux était un tueur qualifié et on avait peur qu’il nous tue.

Après cette semaine, je pouvais remarcher et nous nous sommes enfuis. Le bruit des fusillades commençait à se faire entendre. Les Inkotanyi arrivaient mais on ne savait pas où ils étaient ; on n’entendait que le bruit.

Nous marchions sans savoir où aller et en fuyant le bruit des fusillades, nous nous sommes à nouveau retrouvés au lieu où on extrait la cassitérite. Nous nous sommes cachés dans les trous pendant presque une semaine.

A cause de la faim, j’ai pris les enfants et jusqu’à ce que le génocide se termine, nous avons continué à demander refuge dans des maisons dont je ne connaissais pas les propriétaires.

Après le génocide, au lieu de chercher un logement, j’ai emmené ma fille à l’hôpital car elle commençait à avoir de graves infections à cause du viol qu’elle avait subi.
Quand nous sommes arrivées à l’hôpital de Rwamagana, le médecin l’a auscultée et m’a dit que son utérus, ainsi que les reins, étaient atteints. Deux jours plus tard, ma fille a rendu l’âme.

Moi, j’avais des écoulements de pus et des démangeaisons au sexe. Je me suis fait soigner à Rwamagana.

Après avoir enterré ma fille, je suis allée vivre dans la maison d’un voisin Hutu qui avait fui. Après quelques temps, les voisins m’ont aidée et la commune m’a donné des tôles. De cette façon, j’ai pu avoir ma propre maison, mais elle n’était pas du tout solide. La commune nous a encore une fois donné des tôles en nous disant de construire une agglomération ; elle allait nous retirer les tôles si nous ne construisions pas.
C’était en 1996. J’étais obligée de cultiver pour les autres afin de pouvoir payer le maçon qui m’a construit une maison dans le village.

Pour le moment, je vis dans le village avec un de mes fils car l’autre est tombé malade durant l’année 2000 et il est décédé. Le seul survivant parmi mes enfants est à l’école primaire. Au début, il ne voulait pas y aller à cause de tous ces problèmes dont il avait été témoin.

Je n’ai jamais fait un dépistage pour voir si j’avais le SIDA mais je suis malade. J’ai une toux terrible et parfois, je crache du sang. L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) me fait soigner mais pour le moment, je n’ai pas les moyens de payer la cotisation annuelle, donc je ne reçois plus de médicaments.

Je n’arrive plus à cultiver. Le seul enfant qu’il me reste se réveille très tôt et va cultiver avant d’aller à l’école. Et quand j’ai un peu de force, je vais sarcler pour les autres et on me donne 200 francs rwandais par jour.

Témoignage recueilli à Kabarondo le 8 mai 2003,
Par Pacifique Kabalisa.