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Témoignage V048

Elle a gardé le silence parce qu’on se serait moqué d’elle.

J’avais 17 ans lors du génocide ; j’étais célibataire et nous habitions la commune de Rutonde. Je vivais avec ma belle-mère, c’est-à-dire la seconde femme de mon père, car ma mère était décédée d’une maladie bien avant le génocide.

Mon père, lui, était cultivateur et nous étions cinq enfants, dont quatre filles et un garçon. Une sœur, mon frère et mon père ont été massacrés pendant le génocide.

Le génocide a débuté dans notre région une semaine après la mort de Habyarimana. Nous nous sommes réfugiés sur la colline de Bitare. Nous étions très nombreux ; certains venaient de notre secteur et d’autres de secteurs environnants.

Le même jour, les Interahamwe nous ont rejoints là-bas mais ne nous ont fait aucun mal. Nous sommes retournés à la maison et le lendemain, les Interahamwe des autres secteurs nous ont menacés. Nous nous sommes à nouveau réfugiés dans ce même endroit, où ils nous ont poursuivis.

Quand ils sont arrivés sur place, les Interahamwe de notre secteur ont dit aux gens de partir avec les gens de leurs secteurs respectifs. Nous sommes donc restés avec les Interahamwe de notre secteur.

Ils nous ont séparés des hommes et ont dit aux femmes et aux enfants de regagner leurs domiciles. Quant aux hommes et aux jeunes garçons, ils devaient rester avec eux et après notre départ, tous ont été tués. Ce jour-là, on a assassiné mon père, mon frère et ses fils.

Le lendemain, deux Interahamwe de Nyarusange sont venus me chercher et m’ont conduite chez eux. Ils habitaient une colline voisine de la nôtre et quand nous sommes arrivés à la barrière, l’un d’entre eux est resté. Je suis repartie avec l’autre. Il vivait avec sa mère, son frère et sa sœur.

Il y avait aussi une autre fille que son frère avait emmenée pour être sa femme. En cours de route, il me disait qu’il n’allait pas me tuer mais plutôt me sauver la vie. Vers 19 heures, l’homme m’a fait rentrer dans sa chambre. Son frère était avec l’autre fille dans une autre chambre.
J’ai lutté contre ce qu’il voulait me faire mais comme il avait plus de force que moi, il a enlevé mes sous-vêtements et m’a violée. Il l’a fait deux fois cette nuit-là.

J’ai gardé le silence parce que je savais que les autres personnes dans la maison pourraient se moquer de moi.

Pendant la journée, il allait à la barrière pour tuer les Tutsi. Le deuxième jour, il est rentré la nuit et a agi comme le premier jour. Le troisième jour, quand il est rentré à la maison, il nous a dit que les Inkotanyi étaient arrivés. Nous nous sommes réfugiés à Ruramira dans la commune de Kabarondo. Nous sommes allés chez une vieille dame.

Il y avait d’autres Interahamwe qui venaient de Rwamagana. J’ai passé toute une semaine à cultiver leurs champs. Après, les Inkotanyi sont arrivés là où nous étions mais j’étais toujours aux champs.

De retour, on m’a dit qu’il y aurait une réunion le lendemain, dirigée par les Inkotanyi. J’y ai participé et quand j’ai vu leur petite taille, très différente de celle des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises), je leur ai demandé de m’emmener là où ils voulaient.

Ils m’ont conduite avec les autres qui avaient accepté de partir avec eux à Gikaya, dans la commune de Kayonza. Ils nous ont donné à manger et nous y avons passé deux jours.

Plus tard, ils nous ont mis dans un véhicule et nous sommes allés dans le camp de réfugiés de Kayonza. J’y ai rencontré mes deux sœurs qui avaient survécu et d’autres membres de notre famille élargie. Ils croyaient que j’étais morte. J’ai mis les enfants dans l’orphelinat de Kayonza et le 30 août, nous sommes retournés à la maison. Ma marraine et moi avons occupé notre maison car elle n’était pas complètement détruite.

Après quelques jours, mon oncle paternel qui vivait en Ouganda est rentré ; il a chassé ma marraine de la maison. Il me menaçait moi aussi, me disant que quand ma mère s’était mariée avec son frère, elle était déjà enceinte, donc je n’étais pas de leur famille.

J’ai alors pris la décision d’aller chez mes cousines à Kigali. Je travaillais pour elles et je m’occupais de leurs enfants. Mais après six mois, l’une d’entre elles a dit que je lui avais volé de l’argent. Depuis, il y a eu des malentendus entre nous.

Puis, le gouvernement a décidé que toute personne vivant à Kigali devait avoir un permis de résidence. On m’avait donné mille francs rwandais pour les photos passeport mais j’ai pris le bus et je suis retournée à Rutonde chez ma marraine.

Après quelques jours, une fille de notre famille, qui habitait Kiramuruzi, est tombée malade. Elle a été hospitalisée et j’ai été obligée d’aller la garder à l’hôpital. J’y suis restée pendant cinq ans et en 2000, nous avons déménagé et nous sommes allées à Nyarusange. Le 14 juin 2000, je l’ai quittée parce qu’elle ne faisait rien pour moi. Je suis retournée chez ma marraine à Rwamagana.

Après quelques jours, je suis allée chez ma tante maternelle à Kabuga et elle m’a donné cinq mille francs rwandais.
Quand j’ai rendu visite à mes sœurs à l’orphelinat, certaines personnes m’ont conseillé d’aller chez un homme, qui enregistrait les personnes à qui l’IBUKA pouvait donner des maisons. Par chance, il a accepté et m’a donné une maison, qui était normalement réservée pour une autre personne.

Le responsable de l’orphelinat a envoyé les enfants chez moi et nous avons vécu ensemble. J’ai cherché une attestation pour avoir accès aux services octroyés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) et ma sœur a pu aller à l’école secondaire.
Mon autre sœur vit avec un membre de notre famille ; elle étudie en 5ème primaire et a une attestation d’indigence. Je suis seule à la maison et j’ai demandé à mon oncle de partager le domaine de notre père. Il m’a donné une partie, l’autre partie lui appartient.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’aide à survivre. Quand elle organise des formations, j’y vais pour assister les participants et organisateurs et je gagne 500 francs rwandais par jour.

Comme conséquences du viol, j’ai eu des pertes de pus mais l’AVEGA m’a donné des comprimés et je suis guérie. J’ai fait le dépistage du VIH/SIDA au PNLS (Programme National de Lutte contre le SIDA) à Kigali en 2000 et les résultats étaient négatifs. L’homme qui m’a violée a été tué par les Inkotanyi et je n’ai pas été témoin à charge, parce que même ceux qui ont tué ma sœur qui habitait Kavumu, je ne les connaissais pas.

Je n’ai pas de problèmes avec les Hutu de chez nous ; ils ne nous menacent plus.

Je n’ai pas de carte du FARG car lors de leur distribution, je n’étais pas là.

Mon souhait est d’avoir de l’argent pour ouvrir une friperie, pour acheter des habits et du matériel scolaire pour mes sœurs, ainsi que des tickets de transport. J’ai besoin également d’une vache à élever.

Témoignage recueilli à Kibungo le 15 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.