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Témoignage V049

Ils l’ont obligé à violer une femme atteinte du sida.

J’avais 27 ans au moment du génocide. Avant le génocide, j’avais une femme et deux enfants. Je travaillais dans une institution de l’Etat et ma femme était agricultrice. Elle a été assassinée avec mon fils aîné. Je suis resté avec le plus petit, qui a actuellement 8 ans.

Le 7 avril 1994, les Interahamwe ont commencé à brûler les maisons des Tutsi et à manger leurs vaches. Nous nous sommes réfugiés de part et d’autre dans la brousse.

Le 8 avril dans la matinée, nous sommes allés à la paroisse de Rwamagana, où se trouvait un prêtre nommé Masumbuko Albert. Après avoir célébré la messe, il nous a envoyés chez les Sœurs religieuses à Rwamagana, où vivait – par ailleurs – la sœur de Habyarimana.

Quand nous sommes arrivés là-bas, des militaires nous ont attaqués, armés de fusils et de grenades. Ils nous ont séparés en deux groupes ; les hommes et les garçons d’un côté, les femmes et les filles de l’autre.
Les hommes sont restés tandis que les femmes et les filles ont été conduites à l’école secondaire d’infirmerie, tout près d’ici.

Puis ils nous ont lancé des grenades et nous ont tiré dessus. Nous avons couru et ils tiraient derrière nous.

Nous sommes arrivés à la commune de Muhazi le 9 avril mais là aussi, les Interahamwe avaient fusillé beaucoup de personnes. Ma femme a été fusillée ce jour-là.
Mon fils aîné était parti seul et il a été assassiné dans le secteur de Mwurire. Le plus jeune des enfants était sur le dos de sa mère quand celle-ci a été tuée.
Après sa mort, une autre femme l’a pris et me l’a rendu après le génocide.

Nous avons continué à courir et quand nous sommes arrivés au lac Muhazi, les Interahamwe ont voulu nous jeter dans le lac mais certains d’entre nous ont pu s’échapper.

Je me suis dirigé vers Gishari et en cours de route, j’ai croisé un groupe d’Interahamwe. Il y avait parmi eux une femme Hutu et ils m’ont obligé à avoir des relations sexuelles avec elle. Ils l’ont obligée à se coucher par terre et ils m’ont dit de leur montrer ce que je faisais avec ma femme.
Quand j’ai refusé, ils m’ont frappé à coups de gourdin et j’ai été obligé de faire ce qu’ils voulaient. Ils étaient à côté de moi ; ils assistaient à la scène en m’injuriant.

Je ne suis pas en mesure de répéter tout ce qu’ils m’ont dit et ce que je ressentais à ce moment-là. Ils avaient des lances, des gourdins et des arcs. Après l’acte, ils m’ont dit qu’il n’y avait pas de meilleure mort que celle de coucher avec une sidéenne. Ils savaient bien que son mari était mort du SIDA mais moi, je ne le savais pas ; je ne connaissais même pas la dame.

Je suis parti et j’ai rencontré un autre Interahamwe. Je lui ai donné cent mille francs rwandais. Je me suis caché dans la brousse et le lendemain, les Interahamwe sont venus avec leurs chiens et m’ont retrouvé.
Ils m’ont obligé à me coucher par terre et ils m’ont frappé à coups de gourdin partout sur le corps.
Ils m’ont laissé quand ils ont entendu les autres abattre des vaches ; ils ont couru vers eux. J’ai changé de refuge et je suis allé à un autre endroit dans la brousse.

Le lendemain, c’était toujours en avril mais je ne me rappelle pas la date exacte, les Inkotanyi ont pris Kibungo. Nous avons vu des bus remplis de militaires des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) s’exiler et nous avons conclu que les Inkotanyi étaient arrivés.

Nous sommes allés dans le secteur de Byimana à Gishari où ils campaient. Quand ils m’ont vu, ils m’ont demandé mon ethnie et j’ai répondu que j’étais Tutsi et que toute ma famille avait été assassinée par les Interahamwe. Ils m’ont conduit au robinet ; je me suis lavé et ils m’ont donné des habits. Ils m’ont donné un œuf et du lait dans un gobelet.

Ce jour-là, d’autres réfugiés sont venus et le lendemain, les Inkotanyi nous ont emmenés dans le camp de réfugiés de Kayonza. J’y ai rencontré la dame qui avait pris mon enfant et je l’ai récupéré. Nous sommes rentrés en juillet.

Depuis, mon enfant vit avec sa grand-mère ; c’est elle qui s’occupe de lui. Quand nous avons regagné nos domiciles, j’ai construit une petite hutte avec les ruines de ma maison.

Je vis seul dans une maison que l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a achetée au mois de décembre 2002. Je n’arrive pas à cultiver parce que je suis très malade. Les rescapés qui ont la force de travailler me donnent de quoi manger.

L’AVEGA m’a fait faire le dépistage du VIH/SIDA le 15 février 2002 et mes résultats étaient positifs. J’avais eu peur de le faire avant, parce que les Interahamwe m’avaient dit que la dame était contaminée ; c’est l’AVEGA qui m’a conseillé de faire le dépistage pour m’assurer de mon état de santé. J’ai aussi des séquelles des coups que j’ai reçus pendant le génocide.

Les Interahamwe qui m’ont fait tout cela, je ne les connaissais pas puisque je me trouvais dans un autre secteur. J’ai pu porter plainte contre l’homme qui a assassiné mon petit frère mais il n’a pas encore comparu.

Les rescapés de chez nous ne m’isolent pas ; ils m’aident beaucoup. Quand je suis malade, ils me préparent de la bouillie. Je vis dans le village (une agglomération) des veuves du génocide. Les voisins Hutu ne nous menacent pas ; parfois, quand nous avons de l’argent, ils travaillent pour nous.

Le PAM (Programme Alimentaire Mondial) vient chaque mois à l’AVEGA et nous donne des vivres, notamment de l’huile, des petits pois, de la farine de sorgho ou de maïs.
L’AVEGA s’occupe de nos soins médicaux et ne nous demande pas d’argent.
Je n’ai pas de carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide), mais on nous a promis de les distribuer d’ici quelques jours.
Les conseillères en traumatisme de l’AVEGA nous aident moralement afin que nous ne nous sentions pas isolés et nous conseillent chaque semaine sur notre comportement avec les autres.

Mon souhait est d’avoir de l’argent pour lancer un petit commerce, finir ma maison, acheter une vache pour l’élevage et avoir du lait.

Témoignage recueilli à Rwamagana le 15 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.