Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V050

Témoignage V050

Elle l’a supplée de la tuer, mais il a refusé.

J’avais 38 ans lors du génocide. Mon mari était chauffeur de taxi ; quant à moi, je m’occupais de notre exploitation agricole. Nous avions trois enfants. Dans notre localité, on a commencé à tuer les Tutsi à peu près une semaine après la mort de Habyarimana.

Au départ, nous voyions brûler les maisons sur la colline d’en face. Les habitants Tutsi de cette colline ont alors fui vers la nôtre.

Un chef d’Interahamwe a rassemblé les gens pour une réunion de sécurité. Quand nous sommes arrivés à l’école de Nyarusange, où devait avoir lieu la réunion, les Interahamwe se sont mis à sonner avec leurs sifflets avant que la réunion ne débute.

Le Bourgmestre de la commune de Rutonde est venu et a demandé au chef des Interahamwe ce qu’il attendait pour ordonner à ses collègues de commencer le travail [les tueries]. Puis le Bourgmestre est parti. Après les paroles du Bourgmestre, nous nous sommes dispersés en courant chacun de notre côté.

Arrivée sur le terrain de ma belle-mère, je me suis cachée derrière un buisson. J’ai remarqué qu’à mes côtés se trouvaient des enfants. Il y avait mes trois enfants, les trois enfants de mes belles-sœurs et deux enfants d’une voisine. Leurs mères s’étaient enfuies dans une autre direction et j’ai été ainsi obligée de veiller également sur eux.

Nous avons survécu, ces enfants et moi-même, dans les buissons pendant trois jours sans manger. Mais après ces trois jours, j’ai décidé d’aller chez ma belle-mère pour chercher de la nourriture, sinon les enfants allaient mourir de faim. Elle nous a accueillis. J’ai préparé à manger puis nous y avons passé la nuit.

Le lendemain matin, une foule de tueurs est apparue. Ils cherchaient le plus de gens possible partout à tuer. J’ai pu reconnaître parmi eux beaucoup d’hommes ; personne ne m’était inconnu car c’étaient nos voisins.

Quand j’ai entendu leurs voix, je suis sortie. Je ne sais pas ce qu’il m’arrivait mais je n’avais pas peur ; je voulais qu’ils me tuent. Ils m’ont saluée. L’un d’entre eux n’avait pas voulu entrer, il était resté dehors. Mais il a dit aux autres de s’en aller et ils sont tous partis.

Les groupes de tueurs ont continué à se présenter chez ma belle-mère. Les enfants pleuraient parce qu’ils voulaient leurs mères. Je les ai fait rentrer un jour vers 15 heures car à ce moment, les assassins se reposaient et se partageaient la viande des vaches des Tutsi qu’ils avaient tuées.
Quand j’ai ensuite emmené les enfants chez mon beau-père, mon mari, ses parents, ses frères et sœurs étaient encore en vie. Je leur ai laissé les enfants et je suis retournée chez ma belle-mère où j’avais laissé les miens.

Après plus d’une semaine de tueries, les Interahamwe ont déclaré que les gens pouvaient regagner leurs maisons, que tous étaient en sécurité. Mais ils n’ont pas arrêté pour autant ; les hommes surtout étaient tués sans pitié.

Plus tard, le même groupe est revenu et l’un des Interahamwe m’a demandé de les suivre. En cours de route, nous avons croisé trois vieux hommes Hutu ; ils lui ont dit que ça ne servait à rien de me tuer.
Ils ont expliqué que les tueurs pouvaient m’avoir n’importe quand ; ils lui ont suggéré d’aller plutôt chercher les hommes Tutsi. Puis, ils m’ont laissée et je suis retournée à mon refuge.

Quelques jours plus tard, un autre homme est venu à son tour chez ma belle-mère. Il avait une épée et une lance dans les mains. Il me disait qu’on l’avait envoyé pour me chercher ; je l’ai suivi en le suppliant de me tuer, mais il ne voulait pas. Il m’a emmenée dans une plantation de bananiers et il m’a ordonné de me déshabiller.

J’ai refusé de le faire et il m’a battue avec l’arrière de sa lance. Je suis immédiatement tombée et je me suis blessée le dos sur la racine d’un arbre. Cet homme m’a violée et après l’avoir fait, il est parti en me disant que ceux qui voulaient me tuer n’y manqueraient pas.

Je suis retournée là où je m’étais cachée et plus tard, les assassins sont revenus et m’ont conduite à une fosse. Ils allaient me tuer et mes enfants également. Soudain, nous avons entendu le bruit de fusillades. Nous avons, eux comme moi, compris que c’étaient les Inkotanyi qui atteignaient notre niveau. Les Interahamwe ont aussitôt fui.

Les Inkotanyi nous ont conduits à Kayonza parce qu’il y avait plus de sécurité là-bas. On vivait dans les maisons des Interahamwe qui s’étaient enfuis.
Je suis rentrée à notre localité en 1995. Là aussi, j’ai habité dans la maison d’un Interahamwe qui avait participé à la destruction de ma maison.

En 2002, une ONG (Organisation Non Gouvernementale) appelée LWF (Lutheran World Federation) m’a octroyé une assistance en me construisant une maison. C’était dans le cadre de l’assistance aux personnes porteuses du VIH/SIDA.
En effet, durant l’année 1997, j’ai découvert que j’étais séropositive. Je fais partie d’une association de femmes séropositives.
Nous nous rencontrons une fois par mois. La cotisation est de 150 francs rwandais par mois et parfois, le PAM (Programme Alimentaire Mondial) nous amène des vivres dans l’optique d’une assistance.

J’ai trois enfants, dont deux garçons qui sont à l’école secondaire. Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) paie leur minerval. Ma fille est à l’école primaire.

Je n’arrive pas à les faire survivre car je n’ai plus de force pour cultiver. Je fais louer mes champs à autrui mais je ne gagne pas beaucoup car je dois payer un journalier qui m’aide à les cultiver, étant moi-même incapable de le faire.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) nous fait soigner, mes enfants et moi. Je suis souvent malade. Elle m’aide aussi en me donnant parfois de l’argent pour payer les travailleurs.

Témoignage recueilli à Rwamagana le 15 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.