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Témoignage V051

Il l’a violée sous les yeux de sa femme.

J’avais 28 ans lors du génocide. Je vivais avec mes parents et le jeune enfant de ma sœur. J’étais enceinte de quatre mois et je me préparais à rejoindre l’homme qui m’avait mise enceinte. Le 7 avril, je suis allée chez ses parents et vers 16 heures, une foule d’Interahamwe est venue et nous a demandé où était mon beau-père.

Nous avons répondu qu’il était chez son « deuxième bureau » [« sa deuxième femme »]. Quant à son frère, nous avons dit qu’il était retourné à Rwamagana, où il travaillait comme électricien.

J’étais avec ma belle-mère et mon enfant. Un Interahamwe a demandé aux autres de nous laisser, affirmant que ce jour-là n’était pas choisi pour tuer les femmes.
Ils étaient à peu près vingt-quatre ; ils ont pris mon sac à main et se sont partagé les 150.000 francs rwandais que mon futur mari m’avait laissés le jour de Pâques, le 3 avril 1994, pour finir notre maison.

Entre-temps, ma belle-mère était partie alerter le responsable de la cellule ; elle l’a supplié de me sauver avant que les Interahamwe ne me tuent, car il était leur ami. Nous avons passé cette nuit-là dans la forêt.

Le vendredi 8 avril, je me suis réfugiée chez un ami Hutu. Il était avec sa femme et ses domestiques. Plus tard, il m’a conduite dans une chambre. J’ai cru qu’il allait me cacher mais il a mis de côté sa machette qu’il avait dans les mains et m’a violée sur une natte.
Sa femme était en train de préparer le repas dans la cuisine.
Mon premier enfant, qui était âgé de quatre ans et demi, était près de moi.

Une dame Hutu, qui avait épousé un Tutsi et dont le mari venait d’être tué, m’avait rejointe là-bas ; elle aussi cherchait refuge.
Vers 15 heures, nous avons appris que des miliciens étaient en train de nous chercher partout avec leurs chiens. Nous sommes allés nous cacher dans des arbres épineux, appelés Imihengeri dans la langue rwandaise ; c’était vers 18 heures et à 19 heures 30, je me suis réfugiée dans une brousse où j’ai passé la nuit.

Le samedi 9 avril, je suis partie avec mon enfant chez « les Italiens » [un dispensaire construit par les Italiens] ; j’ai été séparée de la veuve Hutu. Après deux jours, à 8 heures, des foules de miliciens Interahamwe venus des villages de Gasetsa, Nkungu, Kabare et Kirwa nous ont encerclés. Le conseiller du secteur de Rweru a réussi à nous accompagner afin que nous ne soyons pas tués par ces masses.

Quand nous sommes arrivés à Ngara, nous avons croisé une barrière d’Interahamwe armés jusqu’aux dents. Ils ont obligé les hommes Tutsi à les aider à tuer et ont contraint les femmes à s’asseoir par terre. Les hommes ont refusé et ils les ont ligotés avec des ficelles ; certains ont pu s’échapper et se sont réfugiés dans des bananeraies et dans la brousse.

Ce jour-là, ils ont tué beaucoup de personnes ; des hommes et des femmes. Comme ils ne me connaissaient pas, j’ai couru vers les collines avoisinantes et je me suis cachée dans les buissons.
Vers 16 heures, on a commencé à brûler les maisons des Tutsi. J’ai eu peur et j’ai quitté l’endroit. Quand je suis passée près de la maison d’un Hutu, une vieille dame qui était là m’a dit d’y rester.

Après deux semaines, mon enfant a eu la diarrhée et j’ai dû partir parce qu’il était devenu insupportable. C’était au mois de mai et les Inkotanyi étaient arrivés mais n’emmenaient pas les survivants avec eux. En chemin vers le secteur de Nkungu, j’ai rencontré un milicien Hutu que je connaissais et qui a voulu me tuer, mais les autres l’en ont empêché.
Il m’a frappée avec une machette mais ne m’a pas blessée, puis il m’a conduite chez lui.

Sa femme était assise au salon ; il m’a violée sous ses yeux et m’a gardée toute la nuit sans se soucier. Le lendemain, j’ai emmené mon enfant au dispensaire puis je me suis réfugiée dans un autre village, chez un ami Hutu.

Après une semaine, des gens venant de Rwamagana m’ont rejointe là-bas et m’ont dit qu’ils voulaient m’emmener avec eux dans la zone contrôlée par les Inkotanyi. Nous sommes partis ensemble. Nous occupions les maisons des réfugiés Hutu ou les tentes que les Inkotanyi mettaient à notre disposition.

Je suis rentrée en août et j’ai habité avec mon frère et ma belle-sœur dans une maison vide que nous occupions. On m’avait dit que ma mère s’était réfugiée à Kansana, dans la commune de Kigarama. Le 5 septembre, j’ai mis au monde un enfant.

Nous avons passé à peu près un mois dans cette maison et quand ma mère est rentrée de Kigarama, nous sommes retournés dans notre secteur natal et nous avons occupé la maison d’un Hutu qui s’était exilé. Nous y sommes restés jusqu’en 1998 quand l’IRC (International Rescue Commitee) nous a construit une maison. Elle a été détruite d’un côté mais nous l’occupons comme ça.

Je vis de la récolte de nos champs que je cultive. Des fois, je cultive pour les autres pour gagner un peu d’argent. Mon aîné étudie en 4ème primaire et l’autre en 1ère année. C’est moi qui paie leurs frais scolaires.

Suite aux viols, j’ai été contaminée par le trichomonas et j’ai des douleurs au niveau du sexe. J’ai aussi mal au dos.
L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a fait faire le dépistage du VIH/SIDA en 2001 et mes résultats étaient négatifs.

Je n’ai pas de carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour les soins médicaux mais nous avons donné nos photos et nous attendons.

Tous ceux qui m’ont violée sont emprisonnés et j’ai été témoin à charge, mais ils n’ont pas encore comparu devant la justice. Leurs familles nous haïssent. Ils pourraient même nous empoisonner.
Les Blancs sont venus et nous ont interviewées mais il n’y a pas eu de suite.

L’AVEGA nous soigne mais il faut d’abord donner une cotisation de 1.200 francs rwandais et payer 300 francs rwandais pour la consultation. Elle nous donne également des tickets de transport lorsque nous sommes obligées d’assister aux audiences qui se déroulent loin de chez nous.

Mon souhait est de trouver de l’argent pour pouvoir payer les frais scolaires de mes enfants et pour faire cultiver une grande parcelle.

Témoignage recueilli à Kibungo le 19 décembre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.