Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V052

Témoignage V052

Les familles des personnes contre qui elle a témoigné, lui ont craché dessus.

Avant le génocide, je vivais avec mon mari et j’avais 23 ans. J’avais fait plusieurs fausses couches et la dernière a eu lieu au mois de mars 1994. J’étais à l’hôpital de Rwamagana en mars 1994. Mon mari et moi-même habitions chez son oncle paternel.

La femme de son oncle m’avait chassée de chez elle, disant que je ne mettais au monde que des mort-nés. Je l’ai quittée et je suis allée chez mon oncle paternel.
Mes parents vivaient en Ouganda et m’avaient envoyée chez ma grand-mère pour l’aider. Quand ma grand-mère est morte en février 1993, je suis partie vivre chez mon oncle où le génocide m’a frappée, moi aussi.

Le génocide a débuté le 7 avril. Nous entendions des cris et vers 17 heures, je suis allée chez un voisin où mon frère travaillait comme domestique, pour voir s’il était encore vivant.
On disait que les Interahamwe avaient commencé à tuer mais nous pensions que c’étaient seulement les hommes qu’on assassinait.

Quand j’y suis arrivée, j’ai trouvé des gens de mon secteur en train de boire ; ils venaient d’un meeting de partis politiques. Ils m’ont dit que c’était moi qu’ils cherchaient. Ils ont pris mon mari et l’ont conduit dans la bananeraie ; moi, je suis passée derrière la maison.
Malheureusement, une femme Hutu m’a vue et leur a dit que j’essayais de m’échapper.

Puis un des miliciens m’a demandé de lui montrer où j’habitais, prétendant qu’il ne connaissait pas l’endroit.
Quand nous sommes arrivés dans une plantation de café, il m’a dit de faire vite et je lui ai demandé ce que je devais faire. Il m’a répondu que je savais bien. Il avait une épée et une machette et il m’a violée. Après, il m’a dit qu’il allait me laisser et que nous pourrions nous rencontrer un autre jour. J’ai eu peur de rentrer à la maison et j’ai passé la nuit chez un Hutu.

Le 8 avril vers 9 heures, j’ai entendu des cris et je me suis cachée chez un homme Hutu. J’y suis restée jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi. Quand les Interahamwe de chez nous venaient me chercher, il disait que je n’étais pas là.

Vers le mois de mai, je suis partie avec un Interahamwe dans un camp de réfugiés en Tanzanie. J’y ai rencontré mon second mari et nous sommes retournés au Rwanda en décembre 1996. Comme j’avais rencontré mon mari dans le camp, nous sommes allés habiter à Bugesera dans sa région natale.

Au mois de février 1997, j’ai regagné mon secteur natal pour chercher ma carte d’identité. J’avais caché que j’étais Tutsi et en mon absence, les voisins ont dit à mon mari qu’ils étaient sûrs qu’il avait épousé une Tutsi.
A mon retour, il m’a dit qu’il connaissait la ruse des Tutsi et m’a demandé pourquoi je n’avais pas avoué que j’étais Tutsi. Depuis, il m’a quittée et il a une concubine Hutu.

Je suis retournée à la maison au mois de mars 1999, après six mois de séparation. Mes parents avaient regagné le Rwanda et j’ai vécu avec eux jusqu’en 2000. Ils voulaient que je retourne vivre avec mon oncle paternel où je vivais avant le génocide.
Au mois de novembre, je suis tombée enceinte et la situation a été très difficile, donc au mois de juin 2002, je suis partie vivre chez notre voisine qui est aussi rescapée du génocide.

En juillet, mon frère, qui étudie à l’école secondaire, m’a construit une maison. La toiture est en paille. Il a été aidé par le chef de dix maisons et par deux garçons. C’est cette maison que j’occupe actuellement.

Mon enfant a un an et quatre mois. Son père est Hutu et ne m’aide en rien ; c’est un voisin célibataire.

L’homme qui m’a violée ne m’a contaminée d’aucune maladie mais je n’ai pas eu l’occasion d’aller faire le test de dépistage du VIH/SIDA. Je n’en ai pas les moyens.

J’ai été témoin à charge de beaucoup de personnes qui n’ont pas encore comparu devant la justice. Leurs familles ne m’aiment pas et lors de notre rencontre, ils ont craché devant moi.
Je me sens comme « une mouche tombée dans le lait » parce que je ne vis ni chez mes parents, ni chez mon mari.

Je suis membre de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) depuis 1999 mais on ne m’a rien donné jusque maintenant. Je n’ai pas reçu d’assistance et je n’ai pas bénéficié de la carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide), puisque je ne sais pas réunir le montant de la cotisation.

En ce qui concerne ma survie, notre conseiller m’a donné deux morceaux de terre sur le domaine de mon père que je cultive pour avoir de quoi manger. Je travaille aussi dans les champs des autres une semaine sur deux.
Je n’ai rien qui peut me sauver ; j’ai besoin d’un logement et de soins médicaux mais aussi d’argent pour faire cultiver mes champs, comme ça je pourrais vendre une partie de la récolte et l’autre partie me servirait de provisions.

Témoignage recueilli à Kibungo le 19 décembre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.