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Témoignage V053

Il était difficile de se cacher ; partout où ils allaient, elle et ses enfants, ils étaient menacés.

J’avais 35 ans au moment du génocide. J’étais mariée et nous avions cinq enfants. Nous vivions de l’agriculture et nous ne manquions de rien. Nous habitions dans la même cellule que maintenant. Dans notre localité, on a commencé à tuer le 9 avril.

Deux jours avant, c’est-à-dire le lendemain de la mort de Habyarimana, les tueurs sont allés demander au conseiller ce qu’ils devaient faire. Ce dernier était hospitalisé à ce moment-là. Il leur a donné la permission de commencer à tuer.

Ainsi, le 9 avril, quand les tueries ont débuté, j’étais chez moi en train de faire la lessive. Un voisin Hutu, qui était chef de bande de meurtriers, est venu dire à mon mari de fuir. Mon mari est sorti en courant de son côté et moi, je me suis enfuie de mon côté avec quatre de nos enfants.
Un des enfants n’était pas à la maison ; je l’avais envoyé rendre visite à une famille Hutu amie de la nôtre.

Avec mes enfants, nous sommes allés chez un voisin Hutu, un vieil homme qui nous a cachés pendant deux jours. Son fils était un Interahamwe et il faisait pression sur son père pour qu’il nous jette dehors.
Le troisième jour, nous nous sommes réfugiés sur la colline de Kirwa.

Dans n’importe quel lieu où nous posions les pieds, on nous menaçait. Nous avons croisé en chemin ma belle-sœur – dont le mari est le petit frère du mien – et nous avons continué à fuir ensemble. Elle avait ses deux enfants avec elle.

Le soir, nous sommes entrés dans la maison d’un Tutsi qui avait fui avec sa famille. Nous nous sommes cachés dans la cuisine ; nous ne sommes pas rentrés dans la maison par peur d’être découverts. La même nuit, un groupe de tueurs est venu pour piller la maison. Ils sont même rentrés dans la cuisine et ils nous ont malheureusement surpris.

Trois d’entre eux sont donc entrés dans la cuisine ; les autres sont restés dehors. L’un d’entre eux m’a reconnue mais je ne me souviens plus de son nom. Il a demandé aux autres d’avoir pitié de nous mais ceux-ci n’ont rien voulu entendre ; il est reparti en laissant les deux autres tueurs.

Ils avaient des machettes et des gourdins. L’un d’eux m’a prise par le bras et m’a emmenée dans une autre chambrette à côté. Il a commencé à me déshabiller et je me suis débattue. Mais c’était peine perdue, il était plus fort que moi. Il a déchiré mes sous-vêtements et il m’a violée.

L’autre est resté tout près ; il voulait violer ma belle-sœur mais celle-ci lui a demandé pitié car elle venait d’avoir un nouveau-né. Il attendait que son ami termine afin qu’il abuse de moi lui aussi. Quand le premier est sorti, le second est entré et il m’a violée. Je lui ai demandé de me tuer par la suite mais il n’a pas voulu ; il s’en est allé.

Nous avons passé la nuit dans cette cuisine et le matin, nous sommes allés vers un terrain non loin de la maison ; il y avait d’autres femmes et des enfants. Les tueurs disaient qu’ils allaient tuer les hommes et les garçons seulement. Ils étaient là, à nous surveiller et ils attendaient qu’un homme se manifeste pour le tuer.

Nous y sommes restés et vers la fin de la journée, ma belle-sœur, nos enfants et moi, nous nous sommes discrètement éclipsés. Nous avons fui vers le secteur de Kabirizi chez la grand-mère de ma belle-sœur.
Sa grand-mère était une Tutsi mais dans ce secteur, on ne tuait que les hommes et on pillait. Ses fils avaient été tués et ses vaches pillées ; il ne lui restait rien. Lorsque nous étions chez elle, des groupes de tueurs sont venus nous demander de l’argent.
Nous sommes restés là pendant deux semaines.

Comme notre hôte n’avait pas suffisamment de ressources pour nous faire tous vivre, j’ai pris mes enfants et nous sommes allés chercher un endroit où vivre. Je m’étais décidée à me réfugier sur ma colline natale mais avant d’y arriver, j’ai croisé un vieux voisin qui m’a dit que personne n’avait survécu chez nous. J’ai fait demi-tour et toujours avec mes enfants, nous sommes rentrés chez moi.

Notre maison ayant été détruite, nous avons passé la nuit dans la maison d’un voisin. Il n’y avait personne sur la colline. Les Tutsi avaient tous été tués et les Hutu avaient commencé à fuir car les Inkotanyi étaient tout près ; on ne les voyait pas mais on entendait le bruit des fusillades.

Le lendemain, une famille Hutu a accepté de nous héberger. C’était la famille dans laquelle j’avais envoyé mon fils avant que le génocide ne débute. Mon fils était toujours vivant. Nous avons vécu une semaine dans cette famille. Et puis les Inkotanyi nous ont ordonné d’aller à Rwamagana ; c’était au mois de mai.
Nous avons vécu dans un camp puis vers le mois d’août, nous sommes rentrés. Mes enfants et moi avons d’abord vécu dans une maison appartenant à des Hutu qui avaient fui.

Plus tard, les voisins m’ont aidée à construire. Je ne me souviens plus du nom de l’ONG (Organisation Non Gouvernementale) qui nous a donné les tôles. Mais nous sommes ainsi entrés dans notre nouvelle maison.
En 1997, dans le cadre de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide), on est venu nous faire des dépistages pour voir si nous avions le SIDA, mais nous n’avons pas reçu les résultats.

Pour survivre, je cultive nos champs.
Le plus grand de mes enfants n’a pas voulu reprendre ses études. Sa sœur est en troisième année secondaire et c’est le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) qui paie son minerval. Les autres sont à l’école primaire.
Pour le moment, je garde les trois orphelins de mon frère assassiné pendant le génocide.

Nous n’avons pas encore reçu de carte octroyée par le FARG pour les soins de santé.
Pour le moment, l’AVEGA nous fait soigner mais il faut que je trouve 300 francs rwandais pour la cotisation chaque année.
IBUKA m’a donné une vache, qui a mis bas à deux reprises. De cette façon, les enfants ont quand même du lait et je récupère du fumier pour mes champs.

Témoignage recueilli à Kibungo le 19 décembre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.