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Témoignage V054

Les uns la violaient la nuit, les autres le jour.

J’avais 28 ans au moment du génocide. Avant le génocide, j’avais un mari et un enfant de deux ans et quatre mois et nous vivions de l’agriculture. Le génocide a débuté le 7 avril 1994. Nos voisins Hutu, qui étaient des Interahamwe, ont commencé par détruire les maisons et piller.

Mais ils n’avaient pas encore commencé à tuer. Nous nous sommes réfugiés dans la brousse et nous y avons passé la nuit.

Le 8 avril, ils ont mangé les vaches des Tutsi et ont couru derrière nous pour nous tuer. Quand nous avons regagné notre domicile, nous avons constaté que notre maison était détruite.
Le 9 avril, nous sommes allés dans le secteur de Mabare chez un ami Hutu et nous y avons passé la nuit.

Le 10 avril, il nous a emmenés dans un champ de manioc pour que les Interahamwe ne viennent pas chez lui nous assassiner. Mais quand un groupe d’Interahamwe est passé chez lui plus tard dans la journée, il leur a quand même dit où nous étions et ils ont aussi trouvé mon mari. Ils l’ont battu et l’ont emmené je ne sais où et depuis lors, je ne l’ai plus revu.

J’ai passé la nuit dans ce champ de manioc avec mon enfant et le lendemain, la même foule est revenue et m’a conduite chez un Hutu, où ils m’ont violée pendant deux jours.

Les uns venaient la journée, les autres venaient la nuit et la dame leur ouvrait la porte. J’étais enceinte de deux mois et j’ai fait une fausse couche. Je me suis réfugiée chez ma famille mais il y avait seulement ma sœur ; mes parents étaient déjà morts.

Des Interahamwe du secteur de mon mari sont venus deux fois pour tuer mon enfant mais ils ne nous ont pas trouvés. Les Inkotanyi nous ont rejoints vers la mi-avril et nous ont conduits à Kayonza, où ils nous ont donné des maisons de Hutu exilés à l’étranger. Ils nous accompagnaient dans les champs pour chercher de quoi manger et nous donnaient des aides alimentaires comme de la farine de maïs, du sel ou encore des haricots.

Nous sommes retournés chez nous vers le mois de juillet et nous avons occupé les maisons de Hutu exilés. Nous y avons passé à peu près un an et cinq mois.
Puis, ma belle-sœur a rassemblé des tôles laissées par les destructeurs et nous avons construit une petite maison.

Je vendais des haricots et du sorgho que j’avais cultivés et j’ai réussi à construire une maison d’une chambre, où j’ai vécu avec mon enfant.
Plus tard, l’IBUKA m’a donné une maison dans le village construit par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide). C’est là que je vis actuellement. Mon enfant étudie en quatrième primaire. C’est moi qui paie ses frais scolaires.

Comme conséquences des viols, juste après le génocide, j’avais des douleurs dans le bas-ventre et au dos et j’avais des pertes de couleur brunâtre.
L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a emmenée à Kigali et on m’a soignée mais je ne suis pas guérie ; parfois, ça revient.
Je suis allée faire le dépistage du VIH/SIDA à l’AVEGA et les résultats étaient négatifs.

J’ai été témoin à charge contre ceux qui ont tué les miens mais certains d’entre eux se sont réfugiés et ne sont plus revenus. Ils n’ont pas encore comparu devant la justice et leurs familles me regardent d’un mauvais œil.

L’AVEGA nous conseille de nous associer et nous donne des tickets de transport quand nous devons nous déplacer loin de chez nous pour témoigner. Elle nous donne aussi des médicaments mais nous payons 300 francs rwandais pour la consultation et nous devons cotiser 1.200 francs rwandais par an, sinon nous ne serions pas soignées.

Je n’ai pas de carte du FARG pour les soins médicaux. Au moment où on était en train de les distribuer, je n’avais pas d’argent pour les photos et après, on m’a dit que la distribution était terminée.
Quand je ne suis pas malade, je cultive mes champs pour trouver de quoi manger.

Mon souhait est d’avoir de l’argent pour faire cultiver une grande parcelle. Je souhaite aussi retaper ma maison et avoir une vache pour l’élevage.

Témoignage recueilli à Kibungo le 19 décembre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.