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Témoignage V055

Certains de ses agresseurs étaient des voisins.

J’avais 45 ans au moment du génocide. Nous étions cultivateurs. Mon mari était également maçon mais travaillait occasionnellement. Nous avions quatre enfants, l’aîné qui était âgé de 17 ans a été emporté par le génocide. C’était un garçon et il a été tué à coups de machette. Le génocide s’est déclenché le matin du 7 avril 1994 dans notre village.

Les tueries avaient déjà commencé dans les cellules voisines où les Interahamwe pillaient et mangeaient les vaches des Tutsi. Le même jour, ils sont venus chez nous. Ils ont fait sortir de la maison tous nos biens et un groupe de quatre Interahamwe m’a violée.

C’étaient des miliciens Interahamwe qui étaient nos voisins ; trois d’entre eux sont actuellement en prison. Ils ont abusé de moi en plein air et l’ont fait à tour de rôle. Ils étaient armés de gourdins, de machettes et les mettaient de côté au moment où ils me violaient. Après leur acte, ils sont partis.

Lors du viol, mes enfants, ma belle-mère et mes beaux-frères étaient à côté de l’étable de ma belle-mère. Les habitants des deux cellules voisines sont venus piller nos vaches.
Ils m’ont rejointe dans l’endroit où les génocidaires m’avaient laissée. Ils m’ont demandé où étaient nos vaches et je leur ai dit que les autres Interahamwe les avaient prises. Ils sont allés à la recherche des vaches sans me faire de mal.

J’avais décidé de changer de cachette et je suis allée chez un homme, dont j’avais parrainé l’enfant lors de son baptême. Arrivés là, un ami Hutu a envoyé son fils pour qu’il nous conduise chez lui. Il nous a hébergés à l’intérieur de son enclos. Nous y avons rencontré une vieille dame qui elle, s’est échappée par après.
Deux garçons Hutu nous ont rejoints dans cette famille et nous ont prévenus qu’une attaque à notre encontre était en préparation.

C’était vers 16 heures ou 17 heures. Ils nous ont demandé de chercher comment quitter l’endroit pour aller se cacher chez eux. Ils nous ont conduits et pour y accéder, ils nous ont fait monter par-dessus une grille.
Deux heures après, ces garçons sont revenus. Ils nous ont dit que les autres tueurs étaient au courant de notre cachette et qu’ils avaient juré que quelqu’un qui essaierait de sauver "un serpent" [un Tutsi] serait tué.
Ils nous ont conseillé d’aller ailleurs pour qu’ils ne nous découvrent pas dans leur maison. Nous sommes allés nous cacher dans la brousse.

Vers 23 heures, nous avons entendu un milicien avec son chien. Il était accompagné de l’homme qui nous avait cachés avant, ainsi que de son fils, qui portait des grenades à la ceinture.
Mon fils aîné n’était pas avec nous ; il craignait qu’on puisse nous déloger à cause de ma toux et il s’est caché tout près de nous, sous une plante appelée Umubirizi en langue rwandaise. Le chien l’a déniché et les tueurs l’ont conduit avec les autres Tutsi qu’ils avaient découverts.

Après leur départ, nous nous sommes levés ; nous avons marché toute la nuit et nous sommes arrivés au domicile d’un Hutu. Il nous a demandé ce qu’il s’était passé et nous lui avons expliqué qu’on voulait nous tuer ; il nous a dit de loger chez lui. J’étais avec trois enfants.

Nous y avons passé la nuit et le lendemain dans la matinée, nous avons entendu les clameurs des Interahamwe. Une voix disait qu’on venait de massacrer trois Tutsi. Notre hôte est allé voir la situation et à son retour, il nous a donné les noms de beaucoup d’autres personnes qui avaient été assassinées. Il nous a demandé de quitter l’endroit pour ne pas y mourir. Il nous a accompagnés quelques pas et est retourné à la maison.

Arrivés à une rue qui faisait la frontière entre notre secteur et le secteur voisin, nous avons rencontré une barrière, montée par des assassins armés de lances, d’arcs, de gourdins et de serpettes.

Nous avons fait demi-tour et nous avons pris le chemin qui menait vers une bananeraie. Nous y avons rencontré un homme, qui avait une serpette dans la main, mais il ne nous a rien fait. Nous avons continué notre chemin et nous sommes arrivés chez un Hutu que je connaissais. Il nous a hébergés un instant et après, il nous a dit qu’il avait entendu que le génocide allait commencer dans sa cellule.

Nous sommes repartis. En cours de route, nous avons rencontré d’autres Tutsi qui s’évadaient et qui nous disaient que chez « les Italiens » [un dispensaire construit par des Italiens], on accueillait des réfugiés.

Mais en y arrivant, nous avons rencontré la situation contraire ; un Blanc était en train de les faire sortir et des Interahamwe venant de différents coins cherchaient à tuer les ressortissants de leurs régions.

Nous avons continué notre chemin vers Rutonde, plus précisément vers Bibare. En cours de route, nous avons entendu des bruits de tirs de fusil. Nous sommes allés chez une dame Tutsi mais sa voisine est venue et nous a conduits dans les marais de Karubayi. Nous nous sommes cachés parce que nous voyions des foules d’Interahamwe partout et nous nous sommes dirigés vers les grosses pierres de Rutonde, « Ibitare bya Rutonde ».

Le matin du 9 avril, les Interahamwe nous ont donné des pancartes avec les noms des cellules ; ils les distribuaient selon notre provenance et choisissaient parmi nous les gens à massacrer. Mon fils avait déjà été tué. Ils emmenaient des femmes dans la brousse et les violaient.
Certaines étaient mêmes tuées après le viol.

Moi, j’ai été violée par plusieurs tueurs, dont deux que je connaissais ; les autres, je ne les connaissais pas. Ils étaient cinq ou six. J’étais avec une autre femme Tutsi et sa fille ; un Twa nous gardait pour nous empêcher de fuir. Ils avaient des épées et des gourdins. Je me trouvais dans une situation très difficile et je pense que ma matrice est sortie à ce moment-là.

Nous nous sommes cachés et en chemin, nous avons rencontré d’autres Interahamwe. Ils nous ont conduits chez le Président du MDR (Mouvement Démocratique Républicain) ; c’était lui qui leur donnait l’ordre de tuer. Il nous a demandé notre ethnie et quand nous avons dit que nous étions Hutu, il nous a obligés à retourner chez nous ; nous avions menti en disant que nous venions de Rutonde.

Nous sommes partis nous cacher dans des fossés d’extraction de cassitérite. Nous y avons passé trois jours et les Inkotanyi nous ont rejoints là-bas. C’était le 15 avril.
Ils nous ont donné des pagnes et des essuie-mains et ont conduit certains d’entre nous à Rwamagana et d’autres à Kayonza.

Ils pillaient les maisons des Hutu exilés et nous les occupions. J’étais avec mes trois enfants. Ils nous donnaient des lentilles, des haricots, de la farine de maïs, de l’huile et du riz.

Après trois mois, nous sommes rentrés. Je suis allée chez ma famille dans le secteur de Nyarusange et après deux semaines, j’ai regagné le secteur de mon mari.
J’ai occupé la maison d’un Hutu qui avait fui les Inkotanyi et plus tard, j’ai construit une petite maison dans les ruines de notre maison détruite.

Comme conséquences du viol, j’ai des pertes de pus et la matrice est sortie. Je la voyais dans le miroir que je mettais entre mes jambes ; c’était comme des intestins. Les Inkotanyi ont essayé avec leurs mains mais ça n’a pas aidé.
L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a emmenée au CHK (Centre Hospitalier de Kigali) et le gynécologue a réussi à la faire rentrer.
J’ai aussi attrapé le trichomonas.
L’AVEGA a fait le dépistage du VIH/SIDA trois fois et les résultats étaient toujours négatifs.

Les familles de ceux qui m’ont violée me regardent d’un mauvais œil parce que nous avons témoigné contre les tueurs. Ceux qui m’ont menacée ont été condamnés et ceux qui ont tué mes beaux-frères n’ont pas encore comparu.

Les Blancs nous ont interviewées plusieurs fois, mais ils ne nous ont rien donné.

L’AVEGA nous donne des médicaments mais nous devons cotiser 1.200 francs rwandais par an et donner 300 francs rwandais pour la consultation.
J’ai perdu la carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour les soins médicaux et je manque d’argent pour prendre des photos afin qu’on puisse m’en donner une autre.

En ce qui concerne ma survie, les voisins me donnent des vivres. Mes frères sont pauvres mais parfois, ils m’achètent un pagne.
Le FARG paie le minerval pour mes deux enfants qui étudient à l’école secondaire. Le cadet est en 5ème primaire.

Mon souhait est de trouver de l’argent pour faire cultiver une grande parcelle et acheter du matériel scolaire et des habits à mes enfants.
J’ai également besoin d’une couverture.

Témoignage recueilli à Kibungo le 19 décembre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.