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Témoignage V056

Neuf ans ont passé ; c’est la première fois qu’elle raconte ses viols.

J’avais 25 ans lors du génocide. J’avais un mari qui vendait des vivres qu’il achetait et moi, je cultivais nos champs. Nous avions deux enfants ; l’un a été assassiné avec son père pendant le génocide à Kabare, dans la commune de Muhazi. Le 8 avril 1994, les Interahamwe nous ont menacés et nous avons fui chez un voisin Hutu.

Quand ils ont voulu nous rejoindre là-bas, on nous a informés et nous avons changé de refuge. Nous nous sommes cachés dans la brousse. Nous étions séparés ; j’étais avec un de mes enfants et le 15 avril, j’ai entendu que mon mari avait été tué à Kabare avec notre fils.

Un jour, toujours en avril, je ne me rappelle pas la date, deux Interahamwe m’ont trouvée dans ma cachette dans la brousse. L’un d’eux m’a violée et m’a ensuite battue avec son gourdin. L’autre est parti avec une femme qui s’était cachée tout près de moi ; il avait une machette.

Le lendemain, j’ai pris la décision de retourner à la maison et en cours de route, j’ai croisé un groupe d’Interahamwe. L’un d’entre eux m’a violée et puis m’a laissée ; il ne m’a pas battue. Je suis allée chez une vieille dame Hutu et comme j’étais moi aussi Hutu, elle m’a accueillie. J’y ai passé quatre mois.

J’ai attrapé la malaria et je suis allée vivre chez un autre Hutu. Les Inkotanyi avaient déjà pris Kibungo, mais la date de leur arrivée m’échappe.

J’ai quitté cet endroit en 1996 et comme je n’avais pas de force pour construire ma maison, je suis allée vivre chez une voisine Hutu. Nous avons vécu ensemble jusqu’en 1998.
Des gens de bonne volonté m’ont alors aidée à construire une petite maison.

Plus tard, lors de la construction des agglomérations, mes voisins sont partis et j’ai eu peur de rester seule. Je suis retournée chez la première voisine Hutu qui m’avait hébergée durant le génocide et c’est là que je vis actuellement.

Comme conséquences du viol, j’ai sans cesse des maux de tête et d’estomac. Je n’ai pas fait le dépistage du VIH/SIDA ; les résultats pourraient me déranger davantage.

Je n’ai pas été témoin à charge parce que de tous les Interahamwe que j’ai croisés, même ceux qui m’ont violée, je n’en connaissais aucun ; ils venaient d’autres secteurs.
Je n’ai dit à personne d’autre que j’ai été violée, tu es la première personne à qui je le raconte. Je n’aime pas revenir sur ce qui m’est arrivé durant le génocide.

Un membre de ma belle-famille a pris mon enfant à charge. Il étudie en 5ème primaire et ils paient ses frais scolaires.
Je bénéficie d’une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour les soins médicaux mais je n’ai pas de carte de membre d’AVEGA (Association des Veuves du Génocide), puisque je n’ai pas les moyens de cotiser.

Mon hôte ne veut plus que nous vivions ensemble et des fois, elle me menace. Elle me dit qu’il faut que je cherche une maison à moi.

Si je ne suis pas malade, je cultive mes champs et j’emmène des régimes de bananes pour la cuisson.

Mon souhait est de trouver un logement, des chèvres ou des vaches pour l’élevage et de l’argent qui pourrait m’aider à survivre.

Témoignage recueilli à Muhazi le 15 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.