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Témoignage V057

Six hommes l’ont violée à tour de rôle ; les autres sont partis car ils ne voulaient pas des restes.

J’avais 45 ans lors du génocide. Avant le génocide, bien qu’ayant un mari cultivateur, nous étions riches, nous avions beaucoup d’animaux domestiques (vaches, chèvres, etc.). Nous buvions du lait et nous bénéficiions d’une bonne alimentation. Je ne me fatiguais pas parce que des gens cultivaient pour moi. Nous habitions la même cellule qu’aujourd’hui et nous avions six enfants.

Dans notre localité, dès le lendemain de la mort de Habyarimana, nous [les Tutsi] avons commencé à passer nos nuits dans la brousse. Nous avions peur. Quelques jours après, des militaires sont allés au bureau du secteur pour encourager les Hutu à nous tuer.

Quand j’ai vu que les choses devenaient très graves, je me suis décidée à aller à Gati, où je suis née. En chemin, j’ai rencontré un groupe de tueurs. Ils étaient plusieurs hommes. Je n’ai pu en reconnaître qu’un seul.
J’avais peur et je n’arrivais pas à les regarder. Mais j’ai pu remarquer qu’il était leur chef, car ils exécutaient tout ce que cette personne leur disait.

J’étais avec trois de mes enfants, les plus petits ; les autres et leur père s’étaient dispersés durant la fuite. J’avais pris beaucoup de mes pagnes et ils ont commencé par me les prendre, jusqu’à celui que je portais. J’étais presque nue. Ils ont mis mes enfants de côté et un milicien m’a violée. Après lui, cinq autres l’ont fait. D’autres sont partis en disant qu’ils ne voulaient pas des restes.

Je saignais beaucoup et j’ai même eu un écoulement de pus durant plus d’une semaine. Ils n’ont pas voulu m’achever. Mais ils m’ont sérieusement battue à coups de gourdin. L’un d’eux m’a blessée à la bouche avec une machette. Ils ne voulaient pas que je crie. Mais ils n’ont pas touché à mes enfants.

Nous avons attendu que la nuit tombe avant de pouvoir bouger de cet endroit. Nous devions traverser une rivière et des hommes que je ne connaissais pas nous ont aidés.
Nous sommes allés chez mon grand frère. Les Interahamwe ne l’avaient pas tué car il travaillait chez une femme réputée comme « soigneuse traditionnelle » de la poliomyélite.
Ainsi, ils n’avaient pas voulu les tuer, ni l’un ni l’autre, en disant qu’ils allaient soigner leurs enfants.

Mais une semaine plus tard, les choses se sont aggravées dans cette localité et mon frère m’a suppliée de rentrer chez moi ; il ne voulait pas que je sois tuée sous ses yeux. J’ai alors pris mes enfants et nous avons rebroussé chemin.

Arrivés sur notre colline, nous ne pouvions pas aller dans notre maison, qui était pourtant intacte. Nous nous sommes donc cachés dans la brousse mais non loin de la maison. Devant notre maison se trouvait une barrière ; les Interahamwe n’ont pas voulu la démolir parce qu’ils l’utilisaient comme poste.

Nous avons passé deux jours dans cette brousse et plus tard, nous sommes allés vivre chez un Hutu, qui avait gardé mes deux chèvres. Cet homme nous a donné refuge jusqu’à la fin du génocide. Un jour, un groupe de tueurs est venu pour me tuer mais l’homme leur a donné 1.000 francs rwandais. Ils ont aussi pris les chèvres et s’en sont allés.

A la fin du génocide, je suis rentrée chez moi. J’ai essayé de cultiver mais cela m’a été très difficile car je n’en avais pas l’habitude.
Mes trois enfants sont tous à l’école primaire. Je suis allée me faire soigner mais on m’a dit que mon utérus était abîmé. Je suis toujours malade mais je n’ai pas le courage de faire un dépistage du VIH/SIDA.
Je souffre souvent de maux de ventre, de toux et de diarrhée.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’aide en me donnant quelques fois de l’argent pour payer un journalier qui s’occupe de mes champs.
Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’a octroyé une carte pour les soins de santé. Les hommes qui m’ont violée se sont réfugiés en Tanzanie et ne sont jamais revenus.

Témoignage recueilli à Muhazi le 15 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.