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Témoignage V058

Avec d’autres femmes, elle a créé une association des victimes de viols.

J’avais 42 ans au moment du génocide. Mon mari était commerçant ; il avait une boutique dans laquelle il vendait des vivres et des boissons de la BRALIRWA (Brasserie - Limonaderie du Rwanda). Nous avions cinq enfants : deux garçons et trois filles.

Je n’ai plus que trois enfants : un garçon et deux filles. Mon époux et les deux autres enfants ont été tués pendant le génocide.

Cinq jours après la mort de Habyarimana, nous avons entendu que les Interahamwe de Bugesera étaient en train de jeter les Tutsi dans la rivière Akanyaru et que les enfants des Hutu pouvaient y assister.

Après trois jours, les tueries ont commencé sur le pont de Rwarutabo, séparant Bugesera et Ntongwe.

Une autre foule d’Interahamwe est venue de Busoro, dans la région de Nyamure, à Butare.
Ils ont rejoint ceux d’ici et ont débuté le massacre des Tutsi. Ils sont montés vers le secteur Gitovu à Ntongwe ; ils tuaient et brûlaient les maisons. Ils étaient armés de haches, de gourdins, d’épées, de machettes et de fusils.

Je suis allée me cacher dans notre bananeraie avec les enfants.
Après une semaine, nous sommes retournés à la maison, croyant que c’était fini. Mais la situation s’aggravait de jour en jour. J’ai donc demandé refuge chez un Tutsi qui habitait Nyamure.

Nous y avons passé la nuit et très tôt le matin, les Interahamwe nous ont attaqués. Nous nous sommes alors réfugiés sur la colline de Nyamure avec la famille de ce Tutsi qui nous avait accueillis. Nous étions très nombreux et mon mari était également là.
Les Interahamwe venus de Ntyazo et de Kibilizi nous ont attaqués et ont assassiné beaucoup de gens, y compris le Tutsi qui nous avait hébergés, mon époux, deux de mes enfants et moi. Ils utilisaient des fusils, des machettes et des gourdins.

J’ai été séparée des trois enfants qui me restaient et je me suis cachée dans la vallée de Nyarubogo.
En pleine nuit, j’ai changé de refuge et je suis allée dans le secteur Kirundo dans un champ de manioc. J’y ai passé dix jours. De jeunes Interahamwe m’ont trouvée à cet endroit. Ils m’ont demandé de l’argent et je leur ai donné les dix mille francs rwandais qui me restaient.

Soudain, ils ont enlevé mes habits, y compris le foulard que je portais sur la tête, et trois d’entre eux m’ont violée. Après avoir fait ce qu’ils voulaient, ils m’ont laissée dans ce champ, mes habits à côté de moi.
J’y ai passé la nuit et le lendemain, j’ai pris la route vers la commune de Muyira à Nyamiyaga.
Quand j’y suis arrivée, j’ai rencontré d’autres réfugiés. Après deux jours, des militaires sont venus dans un véhicule Toyota et ont tué beaucoup de personnes.

Le lendemain, ils sont revenus et nous ont dit que nous devions rentrer chez nous. J’ai eu peur d’y retourner et je suis allée dans le secteur Kareba de Ntongwe chez un Hutu. Il m’a cachée dans la chambre de ses enfants, sous le lit.
Quand les Interahamwe qui m’avaient vue sont venus m’y chercher, il leur a dit qu’il m’avait chassée et que je n’étais pas dans sa maison.

J’y suis restée jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi au mois de mai. Après une semaine, les enfants de mon voisin, qui étaient Inkotanyi bien avant le génocide, m’ont emmenée à Ruhango, là où ils campaient.
Il y avait également d’autres réfugiés Tutsi. Ceux-ci nous ont donné des pagnes, du savon, des vivres, etc. Nous y avons passé trois jours, puis ils nous ont conduits à Bugesera.

Après un mois, je suis retournée à Nyamure pour chercher mes enfants.
L’un d’entre eux avait été retrouvé par les militaires Inkotanyi à Nyanza.
Une de mes filles était partie en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) avec les Interahamwe qui l’avaient violée. Elle a été ramenée par le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés) après une année et sept mois passés là-bas.
La plus jeune avait eu le moyen d’aller au Burundi et elle est revenue après le génocide. Les frères de la veuve de ce Tutsi qui nous avait accueillis à Nyamure, étaient des militaires Inkotanyi ; ils nous ont conduits à Taba à Butare. Nous avons occupé la maison d’un Hutu qui s’était exilé et nous y sommes restés jusqu’au mois de juin 1996.

Plus tard, nous sommes retournés à Gako pour vivre dans une maison inoccupée. Après une année, le gouvernement rwandais a exigé de libérer les maisons qui n’étaient pas les nôtres et j’ai été obligée de construire une petite maison que j’occupe désormais.

Je vis de ce que je récolte de mes champs. Les enfants sont grands mais ils n’ont pas eu l’occasion de continuer les études secondaires.

Comme conséquences des viols, j’ai toujours des douleurs dans le bas-ventre mais je ne me suis pas fait soigner à cause du manque de moyens financiers.
Je n’ai pas fait le dépistage du SIDA mais l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) nous a promis de nous aider à le faire dans les jours prochains.

Nous avons formé une association des femmes violées pendant le génocide et nous l’avons appelée ABISHYIZEHAMWE (Association des victimes de viols). Cette organisation existe depuis une année mais nous ne cotisons pas parce que nous n’avons pas les moyens.

Un Blanc nous a fait visiter Kigali. Nous étions seize. C’est lui qui nous a présenté une conseillère en traumatisme de l’association IBUKA. Elle passe deux fois par semaine pour nous aider à sortir de l’isolement.

Je n’ai pas encore eu la carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour la gratuité des soins de santé.

Je n’ai pas été témoin à charge parce que je me suis réfugiée dans les endroits où je ne connaissais personne et je n’ai aucune information concernant ceux qui ont tué les miens. Les Hutu d’ici, nous ne savons pas ce qu’ils pensent de nous. Ils nous saluent seulement.

Mon souhait serait d’avoir un logement convenable, de l’argent pour faire cultiver mes champs et des soins médicaux pour les enfants.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.