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Témoignage V059

Des années après le génocide, son violeur est venu lui demander pardon.

J’avais 31 ans durant le génocide ; je vivais dans le secteur de Kinazi. Mon mari et moi avions quatre enfants. A peu près deux semaines après l’assassinat de Habyarimana, les Hutu de notre localité ont débuté leur " travail", à savoir tuer les Tutsi.

Quant à ma famille, nous avons vu les maisons de la colline voisine brûler, nous avons réalisé que les choses étaient graves. Ainsi, nous avons fui vers le bureau communal de Ntongwe ; il y avait là beaucoup de Tutsi. Nous y sommes restés pendant trois jours, mais les Interahamwe ne cessaient de venir pour nous attaquer.

A chaque attaque, il y avait des victimes. Le troisième jour, nous, les survivants, avons décidé de fuir encore une fois et d’aller à la sous-préfecture de Ruhango.

Au fur et à mesure que nous avancions vers Ruhango, les Interahamwe tuaient certains d’entre nous. Ils les assassinaient avec des grenades qu’ils lançaient et des machettes pour ceux qui se trouvaient proches d’eux, ceux qu’ils arrivaient à attraper.

Quand nous avons atteint Ruhango, ma famille était toujours saine et sauve et mon mari avait décidé que nous irions alors à la paroisse de Kibingo.

Là, un prêtre blanc – je ne connais pas son nom – nous a accueillis parmi d’autres réfugiés Tutsi. Le prêtre blanc nous donnait à manger chaque jour passé à Kibingo.
Mais une semaine après notre arrivée à ladite paroisse, les Interahamwe sont venus et ont encerclé la maison.

Le prêtre les a suppliés, mais ils n’ont pas voulu nous laisser ; ils voulaient nous tuer à tout prix. Le prêtre a insisté pour qu’ils lui donnent un peu de temps, afin qu’il nous célèbre la messe une dernière fois. Les tueurs ont accepté cela et le prêtre l’a fait. Quand il a eu fini, ils nous ont embarqués dans deux camions et nous ont emmenés au bureau communal de Tambwe.

Nous y avons passé la nuit et le lendemain, les Interahamwe sont revenus et ont tué seulement les hommes et les garçons. Ils les assassinaient avec des machettes, des haches, des gourdins et des armes à feu. Il y avait des militaires parmi ces Interahamwe. Ce jour-là, mon mari a été tué.

Je me suis approchée d’un des militaires ; je lui ai menti et lui ai dit que j’étais Hutu et que j’étais la sœur d’un grand commerçant Hutu. Le militaire a voulu vérifier mes propos et m’a conduite chez ce commerçant. Celui-ci me connaissait, car avant que je ne me marie, on était voisins. Mais il a nié le fait que je sois sa sœur et le militaire s’est mis à rire bêtement, puis il m’a laissé m’enfuir.

J’ai pris mes enfants et nous sommes retournés à la paroisse. Peu d’autres personnes avaient pu se cacher lorsque les Interahamwe étaient venus nous embarquer.
Nous y avons passé une nuit, mais le lendemain, le prêtre n’avait plus d’aliments pour nous faire vivre et il nous a demandé de rentrer chez nous car les Interahamwe étaient revenus le voir pour lui dire que le génocide était fini.

Comme nous devions rentrer vers nos communes d’origine, je me suis fait inscrire à la commune de Masango – c’était celle de mon père – car j’ai eu peur de retourner à Ntongwe, où presque tout le monde me connaissait.
Mes enfants et moi sommes ainsi partis avec les autres en prenant la direction de la commune de Masango. Je connaissais l’endroit car ma grand-mère y habitait.

Quand nous sommes arrivés chez ma grand-mère, nous l’avons retrouvée en vie, bien qu’on ait démoli la toiture de sa maison. J’y ai vécu trois jours sans me cacher car personne de cet endroit ne me connaissait. Mon frère qui vivait aussi là-bas est sorti de sa cachette et est aussi venu chez notre grand-mère.

Ce jour-là, tous les voisins de ma grand-mère ont appris qui j’étais et j’ai été obligée de me cacher à nouveau. Je suis allée me cacher chez une veuve âgée qui vivait non loin de la maison de ma grand-mère.
Mais un homme Hutu, qui avait caché ma petite sœur (elle habitait avec ma grand-mère), menaçait de la livrer aux Interahamwe si je ne couchais pas avec lui. Ainsi, il m’a obligée à coucher avec lui. A chaque fois qu’il le voulait, il me trouvait chez la femme âgée et il l’a fait plus d’une fois.

Un jour, le fils de la femme âgée qui m’hébergeait est venu la voir et il l’a menacée de me tuer. La vieille l’a supplié de me laisser et il m’a chassée en disant que si je restais, il allait incendier la maison.
Je n’avais pas le choix et j’ai quitté la maison de la vieille.

Comme je ne savais plus où aller, j’ai fait garder mes enfants dans différentes familles Hutu. J’ai récupéré un petit frère – je savais où il s’était caché – et nous avons longtemps marché sans savoir où nous allions.

Le jour suivant, nous sommes arrivés à Kigoma et nous y avons trouvé les Inkotanyi. Ils venaient d’y passer trois jours. Ils nous ont conduits au bureau communal où nous avons rejoint d’autres gens qu’ils avaient pu sauver et rassembler.
Parmi ces gens, il y avait ma mère et un autre petit frère.

Nous y sommes restés durant deux semaines. Plus tard, je suis allée récupérer mes enfants avec l’aide des Inkotanyi. Mes enfants étaient tous vivants. Puis, nous sommes rentrés chez nous. Nous avons vécu dans la maison d’un Interahamwe car la nôtre avait été détruite.

Quelques temps plus tard, Caritas a fait construire une agglomération au sein de laquelle j’ai reçu une maison. Pour le moment, j’y vis avec mes quatre enfants. L’un d’entre eux est à l’école secondaire et c’est le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) qui lui paie le minerval.
Les autres sont à l’école primaire. Le FARG m’a octroyé une carte pour les soins de santé, mais les enfants n’en ont pas. Je cultive nos champs pour assurer notre survie.

Durant l’année 1999, je suis allée de mon propre gré faire un dépistage pour voir si je n’étais pas porteuse du VIH/SIDA et Dieu merci, je suis en bonne santé. Celui qui m’a violée est libre. Il est venu me demander pardon après le génocide.

Je voudrais recevoir du bétail pour avoir du fumier, mais je voudrais aussi que la toiture de ma maison soit réparée car elle suinte.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.