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Témoignage V060

Ceux qui l’ont violée sont libres sauf un ; celui-là lui a demandé pardon.

J’avais 25 ans lors du génocide ; j’étais mariée et mon mari et moi avions deux enfants. Quelques jours après la mort de Habyarimana, les Hutu de notre quartier ont débuté leur " travail ", à savoir tuer les Tutsi.

Mon mari s’était d’abord réfugié au bureau communal de Ntongwe. Puis deux jours plus tard, il est revenu à la maison pour voir si j’étais toujours en vie. Je me cachais à la maison puisque j’avais un nouveau-né.
Ensuite, mon mari est retourné se cacher et m’a laissée avec les enfants et sa mère. Je me cachais dans la maison en journée et la nuit, je me cachais dans la brousse.

Un soir, quelques jours après le début des tueries, une troupe de tueurs est venue chez nous. Dans ce groupe, il y avait beaucoup de personnes que je connaissais parce que c’étaient nos anciens voisins.
Les uns sont entrés dans la maison tandis que les autres attendaient dehors. Je n’arrivais pas à les voir mais je reconnaissais leurs voix.

Ils ont battu ma belle-mère, mais ne l’ont pas tuée. Puis ils m’ont violée, tandis que les autres continuaient à battre ma belle-mère en lui demandant où s’était caché son fils, le petit frère de mon mari.

Le lendemain, un des miliciens qui m’avait violée est revenu pour nous conduire là où les Interahamwe se réunissaient. C’était dans une maison non loin de chez nous. Nous y avons trouvé quelques autres Tutsi.
Il paraît qu’ils voulaient tous nous tuer le lendemain, mais nous y sommes restés pendant deux semaines. Ils venaient et prenaient ceux qu’ils voulaient assassiner, tandis que nous, les autres, nous restions là, à attendre notre jour.

Plus d’une fois, les Interahamwe ont réclamé mon fils d’un an pour qu’ils le tuent, mais je leur donnais de l’argent et ils se calmaient. Malheureusement, la troisième fois, ils l’ont assassiné.
Quatre jours après l’assassinat de mon fils, je me suis enfuie avec l’aide d’un voisin de mes parents. Il m’a accompagnée jusqu’à Busoro dans la commune de Muyira chez sa mère.
J’y ai vécu jusqu’à ce que les Inkotanyi arrivent.

Ainsi, quand le génocide a pris fin, je suis rentrée chez moi. J’ai attrapé une maladie sexuellement transmissible, suite aux viols subis. J’avais un écoulement de pus qui brûlait. Par la suite, je me suis fait soigner et pour le moment, je vais bien.

Ma maison a été détruite et j’ai d’abord dû habiter la maison d’un Interahamwe avec ma mère et mon enfant.
Plus tard, une ONG (Organisation Non Gouvernementale) appelée LWF (Lutherian World Federation) est venue construire des maisons.
Ma mère en a reçu une, qu’elle a gagnée en participant à une tombola.

Pour le moment, nous vivons dans cette maison. Je cultive nos champs et nous arrivons à survivre.
Quelques années plus tard, en 1997, j’ai mis au monde un garçon, mais je ne me suis pas remariée.

Je suis membre d’ABISHYIZEHAMWE (Association des victimes de viols) et nous nous remontons le moral les unes les autres.
Je n’ai pas pu adhérer à l’association AVEGA (Association des Veuves du Génocide) car je n’avais pas les 1.200 francs rwandais nécessaires pour payer la cotisation.

Je n’ai pas encore eu l’occasion de faire un dépistage pour voir si je souffre du SIDA.
Je n’ai pas reçu de carte pour les soins médicaux octroyée par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) et je ne bénéficie d’aucune autre assistance.

Ceux qui m’ont violée sont, pour la plupart, libres ; seul l’un d’entre eux est en prison. Dernièrement, il m’a envoyé une missive pour me demander pardon.
J’aimerais bénéficier d’une assistance juridique car je suis allée témoigner contre ceux qui ont tué mon fils. Malheureusement, une femme qui était dans le groupe de tueurs de mon fils a été libérée dernièrement.

Témoignage recueilli à Gitarama le 24 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.