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Témoignage V061

Un Hutu l’a vendue à des miliciens qui l’ont violée.

J’avais 15 ans au moment du génocide ; j’étais encore élève à l’école primaire. Mon père était commerçant au centre commercial de Kinazi et ma mère, agricultrice. Nous étions six enfants mais mon père et mes trois frères ont été tués pendant le génocide.

Les Interahamwe ont commencé à tuer les Tutsi de Karundo le 14 avril 1994. Nous avions quitté notre domicile le 12 avril. Nous sommes partis chez un Tutsi résidant à Ruhango. J’étais alors avec ma mère et mes deux frangins : mon père était resté à la maison avec notre grand frère et l’autre frère était à Kinazi parce que c’était lui qui s’occupait de la vente dans notre magasin.

Quand nous sommes arrivés à Ruhango, ce Tutsi et toute sa famille s’étaient réfugiés chez un Hutu de la région et vers 20 heures, il nous a envoyé son véhicule pour les rejoindre. Nous y avons passé deux jours et le lendemain, ce Hutu nous a chassés.

Nous étions avec deux dames et nous sommes retournés chez ce Tutsi. Papa, ma sœur, mon oncle paternel et mon frère étaient déjà arrivés et nous y avons passé la nuit. Mais très tôt le matin, ce Tutsi est venu et nous a dit que les Interahamwe voulaient brûler sa maison.

Nous avons décidé d’aller à la sous-préfecture de Ruhango parce que nous pensions que les militaires allaient assurer notre sécurité.
Nous y avons rencontré beaucoup de Tutsi de Ntongwe et ils nous ont dit que la situation s’était aggravée et que beaucoup de personnes avaient été assassinées sur notre colline.

Ce jour-là, vers 19 heures, les Interahamwe ont commencé à piller les magasins de Ruhango. Nous entendions des tirs mais je ne savais pas si cela venait des militaires ou des Interahamwe. Nous nous sommes cachés parce que les policiers qui gardaient la sous-préfecture nous empêchaient de sortir. Et nous avons été obligés de partir séparément.

Moi, j’étais avec ma petite sœur et nous nous sommes dirigées vers la commune de Kigoma mais nous avons rebroussé chemin et sommes retournées à Ntongwe, car nous avions repéré une barrière de militaires au loin.
Quand nous sommes arrivées dans le secteur Musamo, nous avons croisé une femme – que nous ne connaissions pas – qui nous a empêchées de continuer notre route, pour éviter les Interahamwe.

Nous avons regagné Kigoma et nous nous sommes cachées dans un champ de manioc. Mais nous avons rapidement changé de refuge et nous sommes allées dans la bananeraie qui se trouvait à la frontière entre Kigoma et Ntongwe. Nous y avons rencontré d’autres femmes Tutsi et le soir, un petit garçon qui allait puiser de l’eau nous a vues.

Une dame qui était avec nous l’a appelé pour l’empêcher de dire à qui que ce soit où nous étions mais quand il est parti, il l’a dit à un homme.
Cet homme est venu avec sa machette à la main et nous a demandé d’où nous venions. Nous avons répondu que nous venions de Ntongwe.
Il était déjà tard et nous lui avons demandé s’il ne connaissait pas quelqu’un qui adhérait à l’église adventiste, qui pourrait nous donner refuge. Et il nous a montré où il habitait.

Quand nous y sommes arrivées, sa femme a refusé de nous loger mais son mari l’a raisonnée ; un enfant de Dieu accueille tous ceux qui viennent vers lui. Il a emmené sa bible et a prié pour nous, puis il a étendu une grande natte dans la cuisine pour que nous puissions dormir.

Le lendemain, il nous a conduites dans un champ de manioc pour nous cacher mais comme il pleuvait beaucoup ce jour-là, il est revenu nous chercher peu de temps après. Il nous a donné à manger et puis, il nous a dit qu’il ne pouvait plus rien pour nous et qu’il fallait que nous cherchions un autre refuge.

Nous nous sommes cachées dans la brousse, puis dans un champ de sorgho. Ce Hutu qui nous avait demandé d’où nous venions a ensuite envoyé un petit garçon pour me ramener chez lui, juste moi. Mais nous avons décidé de partir tous ensemble.

Quand nous sommes arrivées, il a ouvert la maison qui était derrière la sienne. Il nous a donné deux nattes ; l’une pour étendre par terre et l’autre pour se couvrir. Nous y avons passé à peu près deux semaines. Il nous avait éparpillées dans différentes familles voisines et nous récoltions son café.

J’y suis restée avec ma sœur et une autre dame, qui avait deux enfants. Vers 1 heure du matin, une foule d’Interahamwe nous a attaquées, armés de petites houes usées, de gourdins, de machettes et d’épées.
Ils nous ont conduites vers différents endroits et l’un d’entre eux m’a emmenée derrière une maison, dans un champ de haricots. Et il m’a violée.
D’autres Interahamwe s’étaient aussi emparés des autres femmes, qui étaient dans différentes maisons. Ils nous ont toutes conduites à l’Electrogaz de Ruhango. Ils nous ont battues et finalement, ils nous ont laissées là-bas.

Nous avons passé la nuit dans un champ de haricots et le matin, nous sommes retournées chez ce Hutu. Le soir, vers 20 heures, deux miliciens sont venus et ont donné des billets de cent francs rwandais à cet homme. Il m’a conseillé de partir avec eux, prétendant qu’ils allaient soi-disant me cacher. Et comme je n’avais pas le choix, j’ai accepté.

Ils m’ont emmenée dans la ville de Ruhango et m’ont mise dans une maison inoccupée qu’ils ont fermée. Chacun d’eux venait à sa volonté pour me violer.
J’y ai passé trois jours et le quatrième jour, cet homme, qui m’avait vendue aux miliciens, est venu et m’a dit de retourner chez lui. Il m’avait assuré d’avoir trouvé l’endroit idéal pour me cacher.

Nous sommes partis et quand nous y sommes arrivés, c’était un autre milicien qui m’attendait. Pendant toute la semaine, celui-là me violait du matin au soir.

Plus tard, j’ai pris la décision d’aller chez cet homme qui m’avait vendue, afin de récupérer ma petite sœur et de retourner à Kinazi. Il nous a accompagnées jusqu’au secteur Musamo, où nous sommes tombées sur une barrière d’Interahamwe. Ils nous ont arrêtées et nous ont demandé le nom de notre père. Et quand nous l’avons dit, ils nous ont frappées.
Un autre Interahamwe est arrivé à moto et a dit aux autres que les Inkotanyi étaient arrivés dans la cellule Gako.

L’un d’entre eux m’a dit qu’il allait m’emmener chez lui pour aider sa femme à faire des travaux ménagers. Il m’a conduite avec ma sœur mais je lui ai dit que je ne voulais pas rester. Il ne m’a pas forcée et il nous a emmenées dans la brousse, en me disant qu’il voulait avoir des relations sexuelles avec moi. J’ai refusé et il a voulu appeler d’autres Interahamwe, alors j’ai eu peur et j’ai accepté.

Ensuite, il m’a montré le chemin qui menait chez ce Hutu qui m’avait vendue auparavant. Celui-ci avait à nouveau informé le dernier milicien qui m’avait violée. J’y ai vécu jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi au mois de juin.

Deux semaines après leur arrivée, ils m’ont conduite dans le camp des réfugiés de Musamo et ce violeur a été tué par les Inkotanyi.
Le jour suivant, ils nous ont emmenés, avec d’autres, à Bugesera dans le camp de Ruhuha.
J’avais rencontré ma mère à Musamo et nous sommes rentrées vers la fin du mois d’août. Ma sœur était partie avec ce Hutu qui me vendait aux miliciens à Gikongoro et elle nous a rejointes à Bugesera.

Nous avons occupé la maison d’un Hutu, qui s’était exilé et nous avons quitté cette maison en 1998. Cette année-là, l’Abbé Vieko a fait construire des maisons pour les veuves dans une agglomération et maman en a reçu une.

Je me suis mariée en 1997. Nous avons trois enfants et mon mari est agriculteur. Quand il m’a épousée, il savait que j’avais été violée ; il est tellement compréhensif car il sait ce qu’il m’est arrivé pendant le génocide. Nous vivons de ce que nous récoltons grâce à nos champs : du manioc, des haricots, du sorgho, etc.

Je n’ai pas les moyens pour faire le dépistage du VIH/SIDA. Je sais que j’ai eu la syphilis et c’est le centre de santé de Kinazi qui m’a soignée. J’ai une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour les soins médicaux mais ça ne m’aide pas à faire soigner les enfants.

Je n’ai pas été témoin à charge dans les procès. D’ailleurs, ceux qui ont été emprisonnés sont en train d’être libérés. Je suis membre de l’association ABISHYIZEHAMWE (Association des victimes de viols) et nous causons très souvent, ce qui aide les veuves à sortir de leur isolement.

Mon souhait est d’avoir de l’argent pour terminer notre maison. J’ai besoin de volontaires qui pourraient m’aider à payer mon minerval pour pouvoir retourner à l’école et continuer mes études. Si c’est impossible, je souhaiterais au moins un peu d’argent pour lancer un petit commerce, comme une friperie.

Témoignage recueilli à Gitarama le 24 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.