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Témoignage V062

Elle s’est réfugiée chez un Hutu ; quand les Interahamwe venaient la chercher, il leur donnait de l’argent et ils partaient.

J’avais 32 ans au moment du génocide. Mon mari et moi étions cultivateurs. Nous avions quatre enfants mais trois d’entre eux ont été assassinés avec leur père pendant le génocide. Après le génocide, j’ai eu un autre enfant.

Le génocide a débuté le 18 avril 1994 et nous avons quitté notre domicile parce que les Interahamwe venaient de nous menacer. Après notre départ, ils ont brûlé notre maison.
Nous nous sommes réfugiés à la commune de Ntongwe.

Le 20 avril, des groupes d’Interahamwe et des réfugiés burundais, qui étaient dans les camps de réfugiés de Nyarurama, dirigés par l’ex-Bourgmestre Kagabo, nous ont attaqués.
Kagabo était au volant de son véhicule et emmenait des Interahamwe pour nous tuer.
Ils ont massacré beaucoup de Tutsi ce jour-là. La nuit, nous nous sommes cachés dans la brousse.

Le lendemain, nous sommes allés à Nyamure mais là aussi, les Interahamwe tuaient les réfugiés Tutsi et nous sommes donc retournés à la commune de Ntongwe.

En cours de route, j’ai croisé deux Interahamwe qui m’ont d’abord blessée au bras en me donnant des coups de machette.
Ensuite, ils m’ont incisé la cuisse d’un coup d’épée, puis ils m’ont frappée sur la bouche avec un gourdin ; j’ai perdu une dent.
Après, ils m’ont violée l’un après l’autre et ont tué mes enfants. Quand ils ont entendu le bruit d’une moto, ils ont couru dans la direction d’où venait le bruit de cette moto et je me suis enfuie.

Je me suis cachée dans un champ de sorgho et vers 2 heures du matin, je suis allée demander refuge chez un Hutu, avec un de mes enfants qui n’avait pas été tué.
J’y ai passé deux mois et quand les Interahamwe ont appris que j’étais là, ils sont venus me chercher très souvent. Ce Hutu leur donnait de l’argent, puis ils partaient. Il avait acheté de la pénicilline et m’a soignée à la maison.

Je ne me rappelle ni la date ni le mois où les Inkotanyi sont arrivés dans cette région. Nous nous sommes réfugiés à Gikongoro dans une maison que ce Hutu louait. Nous y sommes restés jusqu’au mois de juillet.
Quand il a regagné son domicile, je suis allée dans la cellule Gako, où se trouvaient d’autres rescapés et nous avons occupé les maisons des Hutu qui s’étaient exilés.

La Croix-Rouge m’a donné des tôles et j’ai construit une maison. Mais je n’ai pas encore de portes ni de fenêtres. J’ai juste les deux portes d’entrée et celle de ma chambre à coucher que je peux fermer à clé.

Je prépare de la bière de bananes et l’argent que j’y gagne m’aide à faire cultiver mes champs parce que je n’arrive pas à tenir longtemps, à cause de mon bras blessé pendant le génocide.
Il m’est difficile de faire un long trajet à pied, surtout en pente, à cause de ma jambe que les Interahamwe ont percée avec une épée.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a fait faire le dépistage du VIH/SIDA à Ntongwe ; c’était au mois de mars 2002. Quand ils ont reçu les résultats, j’étais à l’hôpital de Busoro et je ne sais pas si je suis malade ou pas.

Le père de l’enfant dont j’ai accouché en 1997 est ce Hutu qui m’a cachée. Les premiers jours, il m’a beaucoup aidée ; il me donnait même de l’argent pour faire cultiver mais ces derniers jours, il n’a plus rien fait. Depuis, sa femme ne m’accueille plus comme avant.

Actuellement, je n’ai plus de force et j’ai refusé de coucher avec lui, de peur de tomber enceinte une seconde fois. L’enfant qui a survécu au génocide étudie en 4ème année primaire et l’ONG Compassion se charge de payer les frais et le matériel scolaire. Le dernier a six ans et n’a pas encore commencé à étudier.

Excepté la conseillère en traumatisme d’IBUKA, il n’y a pas d’autres personnes qui viennent causer avec nous.
Je suis membre de l’association ABISHYIZEHAMWE (Association des victimes de viols) et nous essayons de parler ensemble de nos problèmes pour éviter de rester dans l’isolement.

Les femmes Hutu ne nous aiment pas et se moquent de nous. Leurs maris viennent cultiver ou manger chez elles et retournent en prison le soir.
Parmi ceux qui m’ont violée, l’un d’entre eux a donné un pot-de-vin et a été libéré de prison. Il habite Ruhango. L’autre se cache à Kigali mais je ne connais pas le quartier ; il travaille dans un salon de coiffure.

Je bénéficie d’une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour les soins médicaux. Mon souhait est d’avoir une maison, de l’argent pour faire cultiver mes champs et une vache qui pourrait me donner du lait pour les enfants.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003
Par Pacifique Kabalisa.