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Témoignage V063

Elle croise régulièrement ses agresseurs dans la rue ; elle essaie de leur cacher ses souffrances car ils se féliciteraient de ce qu’ils ont fait.

J’avais 49 ans au moment du génocide. Je suis mère de cinq enfants, mais trois ont été tués pendant le génocide, ainsi que leur père. Le génocide m’a frappée à Taba où je m’étais mariée. Il a commencé juste après la mort du Président Habyarimana.

La période qui a précédé le génocide avait été marquée par le chaos causé par les partis politiques MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement) et MDR (Mouvement Démocratique Républicain).

Dans notre région, les partisans du MDR étaient majoritaires. Les habitants de Kigali ont été les premiers à être confrontés au génocide. Ils ont commencé à se réfugier vers la préfecture de Gitarama.
Les habitants de notre localité ont dès lors su que c’était le génocide des Tutsi qui venait d’être déclenché. Ils se sont mis à nous menacer, disant que tous les Tutsi collaboraient avec les Inkotanyi et leur apportaient de la nourriture dans les maquis.

Pendant les premiers jours du mois d’avril, je ne me souviens plus des dates exactes, les Hutu de notre localité ont attaqué notre maison. Nous nous sommes réfugiés au bureau communal de Taba.
Nous étions nombreux parce qu’il y avait également d’autres Tutsi venus d’autres régions. Nous y avons passé une nuit et le lendemain, une bande d’Interahamwe commandée par quelqu’un qui a quitté le pays – et on ne sait pas où il réside actuellement – a dirigé une attaque contre les personnes réfugiées au bureau communal.

Ils ont voulu nous massacrer ; ils nous ont dit qu’ils allaient nous fusiller mais Dieu nous a protégés. Ils sont allés d’abord boire de la bière dans un bar qui se situait tout près du bureau communal.
Et après leur départ, nous nous sommes sauvés et nous nous sommes dispersés.

Chacun avait pris une direction différente. Mon mari a été tué sur-le-champ. Mes cinq enfants et moi, nous nous sommes cachés dans une tranchée ; l’un de mes enfants est décédé d’asphyxie dans cette tranchée.
Les tueurs ont continué à nous chercher partout dans la brousse.

Sans espoir de survivre dans notre cachette, nous sommes retournés au bureau communal et le Bourgmestre, Akayesu Jean-Paul, nous a chassés.

Mon aîné, un garçon de 16 ans à l’époque, avait décidé de prendre sa propre direction et ma fille de 14 ans la sienne. Plus tard, j’ai appris qu’ils avaient tous les deux été tués.

Je suis donc repartie avec les deux enfants qui étaient restés avec moi. Arrivés à Nyamabuye, nous nous sommes retrouvés devant une grande foule de Hutu qui étaient en train de chasser des Tutsi.
Ils m’ont violée ; ils étaient très nombreux, probablement une centaine de personnes.

Je ne connais pas exactement le nombre de ceux qui m’ont violée parce qu’à un certain moment, j’ai perdu connaissance. J’étais traumatisée et j’avais de fortes douleurs abdominales et vaginales. Ils m’ont laissée en train de saigner.
Quand ils se sont sentis satisfaits, ils ont commencé à se disputer ; certains voulaient m’éliminer, d’autres n’étaient pas d’accord. Le souhait de ceux qui ne voulaient pas me tuer avait été respecté.

Après leur départ, nous avons été sauvés par une dame que je ne connaissais pas. Elle nous a emmenés chez elle et nous a donné de l’eau à boire et de quoi manger.
Après deux jours, les miliciens ont voulu fouiller les maisons des Hutu pour voir s’ils n’avaient pas caché de Tutsi. La femme nous a conseillé de partir.

Nous avons pris le chemin sans savoir où nous allions. En cours de route, j’ai été attaquée par des miliciens qui m’ont violée à nouveau. Cette fois-ci, les blessures que les premiers m’avaient causées se sont aggravées. Je vomissais et saignais beaucoup. Cette fois encore, je ne connais pas le nombre de gens qui m’ont violée.

Quand ils sont partis, une vieille femme m’a conduite chez elle et quand les tueurs venaient me chercher, elle leur disait que j’avais été déplacée à cause des combats des Inkotanyi. Elle me donnait du beurre pour soigner mes blessures et après un certain temps, elles se sont cicatrisées.

Deux semaines plus tard, la vieille a fui les combats entre le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) et les FAR (Forces Armées Rwandaises) et moi, je suis restée chez elle avec mes enfants. Les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) étaient arrivés tout près ; je les voyais sur une colline juste en face.
Je me suis décidée à les rejoindre malgré la forte pluie.

Quand je les ai atteints, c’était comme si j’avais rencontré Dieu. J’étais pleine de joie. J’avais tellement d’émotions que les Inkotanyi m’ont donné des calmants.
Quand je me suis réveillée, je n’ai pas reconnu mes enfants ; ils avaient de nouveaux habits et étaient très contents. Les militaires de l’APR nous ont ensuite conduits à Nyamata, où s’étaient réfugiés d’autres survivants. Ils m’y ont soignée. Après le génocide, quand la situation est redevenue calme, je suis retournée vivre dans mon village.

Quelques années plus tard, j’ai été mise en contact avec l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide). Ses agents nous ont sensibilisées à passer le test de dépistage du VIH/SIDA. J’ai vite senti la nécessité de le faire, puisque je me doutais de ce qu’avaient bien pu me laisser les Interahamwe qui m’avaient violée pendant le génocide.
Le test a été fait en 1999 au siège d’AVEGA à Kigali. Les résultats se sont révélés positifs. Même si je me doutais du résultat, j’ai quand même été choquée par le fait d’être séropositive.

La situation que je vivais en évoquant la mort des miens s’est empirée. Je pensais à mes enfants qui allaient être orphelins de père et de mère et je n’arrivais pas à gérer la situation. J’ai pris des antirétroviraux à l’hôpital de Kabgayi pendant trois mois, mais je n’ai pas pu continuer, faute de moyen de transport.

Ma maison se trouve juste au milieu des habitations des familles de nos bourreaux. Elle a été construite en travaux communautaires des Interahamwe afin de remplacer celles qu’ils avaient détruites pendant le génocide. Elle n’est pas du tout solide ; elle commence déjà à se détériorer. Je crois qu’ils l’ont fait exprès.

Je suis vraiment pauvre. Même si aujourd’hui, je peux me procurer de la bouillie, c’est grâce aux 10.000 francs rwandais que nous avons reçus de l’AVEGA. J’ai utilisé cet argent pour acheter du sel et je le revends à un prix un peu plus élevé.

Je suis restée seule dans ma famille et je ne suis pas capable de cultiver mes champs. Le génocide m’a laissée handicapée et il m’est difficile de travailler. Excepté le SIDA, je souffre également de douleurs dorsales et je reste encore très fragile au niveau de mes parties génitales. Par exemple, quand je fais une longue marche à pied, j’ai des complications.

Le plus âgé de mes enfants a 15 ans et l’autre en a 12. Ils sont à l’école primaire. Je ne paie pas le minerval puisqu’ils font partie des indigents.
Le problème est que je n’arrive pas à leur payer un uniforme et ils sont complexés de voir les autres en uniforme alors qu’eux n’en ont pas. Ils portent des habits que j’ai reçus de bienfaiteurs.

Je ne vois pas un avenir prometteur pour moi et mes enfants. Mes enfants rentrent à la maison pour le repas du midi comme les autres et retournent à l’école sans manger ! Comment vont-ils réussir dans une situation pareille ? C’est dur.

Dans les jours à venir, le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) assurera nos frais liés aux soins médicaux.
Dans notre localité, il y a une association pour ceux qui vivent avec le SIDA, mais nous ne pouvons pas être membres puisque nous ne voulons pas que ceux qui nous ont contaminées le sachent et soient contents de notre souffrance.

Pendant le viol, j’ai été battue mais je ressentais également leurs sexes comme des morceaux de bois. Ils nous ont vraiment fait souffrir ; je ne pourrais pas décrire leur animosité.
Même si aujourd’hui, nous cohabitons avec eux et nous les saluons dans la rue, nous n’avons pas oublié ce qu’ils ont fait pendant le génocide.
Parmi mes voisins, personne ne me rend visite. Et moi non plus, je ne rends visite à personne et je ne leur demande pas de service. Ce qui m’accable davantage est qu’ils me voient dans une situation critique. Je crois qu’ils se félicitent de ce qu’ils ont fait.

Ma famille a été décimée ainsi que celle de mon mari. Qui s’occupera de moi lors des moments difficiles de ma maladie ? Mes voisins ont une dent contre moi parce que j’ai fait emprisonner les membres de leur famille qui ont participé au génocide.
Ceux qui ont été traduits en justice n’ont pas été jugés ; ils ont été transférés dans la Prison Centrale de Gitarama et je ne sais pas où elle se situe.

Mon corps a besoin d’aliments nutritifs, mais je n’en trouve pas. J’ai besoin d’une assistance pour la réparation de ma maison et pour ouvrir un petit commerce.
Pendant les vacances, mon enfant pourrait m’aider dans ce commerce, de sorte que je puisse trouver de quoi nourrir mes enfants et leur acheter des uniformes pour qu’ils ne se distinguent pas des autres à l’école.
Pour réparer ma maison, ça ne demanderait pas grand-chose ; ce ne sont que trois tôles, la consolidation des murs et une petite cuisine.

Quand les enfants me parlent de leurs problèmes que je ne suis pas en mesure de résoudre, je me mets au lit et je pleure car je n’ai aucune solution.

Témoignage recueilli à Gitarama le 18 juillet 2003,
Par Pacifique Kabalisa.