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Témoignage V064

Sa propre sœur l’a chassée de chez elle car les gens de son quartier ne savaient pas qu’elle était une Tutsi.

J’avais 45 ans lors du génocide. Mon mari était agriculteur comme moi ; nous avions cinq enfants. Mais l’un d’eux avait rendu l’âme suite à une maladie et quelques temps après, vers 1993, leur père est aussi décédé suite à une maladie.
Le lendemain de la mort de Habyarimana, les Hutu ont commencé à tuer les Tutsi, mais on ne ressentait pas l’ampleur de ce qu’il se passait.

On était dans nos maisons même si on avait peur. Chaque famille était obligée de veiller pendant la nuit. Je me souviens que dans ma belle-famille, on mettait le troupeau de vaches ensemble et on passait les soirées dans une même maison.
C’est à peu près deux semaines après la mort de Habyarimana que les choses sont devenues claires : il fallait se débarrasser des Tutsi.

A ce moment-là, beaucoup de Tutsi – ma belle-famille, mes enfants et moi y compris – ont fui vers le bureau communal. Nous y avons passé deux jours.
Les Interahamwe venaient nous y retrouver mais nous essayions de nous défendre.

On luttait avec les moyens du bord : les hommes Tutsi luttaient avec des arcs et des flèches, tandis que les femmes les aidaient en lançant des pierres aux Interahamwe. Malheureusement, les Interahamwe étaient nombreux, armés de fusils et de grenades. Le troisième jour, nous avons été vaincus.

Nous avons fui le bureau de la commune de Ntongwe en masse, mais les tueurs étaient tout près et assassinaient ceux qu’ils pouvaient attraper. J’ai décidé de fuir vers la commune de Mukingi, où ma grande sœur s’était mariée.
Dans cette masse de gens, j’ai pu récupérer trois de mes enfants (l’autre était avec sa grand-mère). Au départ, quand je suis arrivée chez ma sœur, on m’a bien accueillie.

Parfois, les Interahamwe venaient m’emmener pour me tuer, mais mon beau-frère Hutu implorait leur pitié et ils me laissaient.

Finalement, après une semaine, ma sœur m’a chassée de chez elle. Elle me disait de quitter sa maison car je pouvais être la cause de sa mort.
En effet, les gens de son quartier ne savaient pas qu’elle était une Tutsi et même sur sa carte d’identité, il était mentionné qu’elle était Hutu.
J’ai été ainsi obligée de partir. J’ai pris mes enfants et nous sommes partis. Je me disais qu’il fallait retourner à Ntongwe et nous faire tuer.

En route, j’ai croisé une barrière ; là, il y avait deux hommes que je ne connaissais pas.
Ces hommes m’ont dit de mettre les enfants par terre et ils m’ont violée à tour de rôle.
Après avoir fait ce qu’ils voulaient, ils s’en sont allés et nous ont laissés là.

Mes enfants et moi n’avions pas d’autre endroit où passer la nuit et nous y sommes restés jusqu’au lendemain. Le matin, nous avons continué notre route.
Après quelques heures de marche, nous avons rencontré un homme qui était venu chez nous pour demander du travail dans les champs. Il nous a conduits chez lui et nous a donné à manger.

Ensuite, nous sommes partis avec des gens qui allaient à l’église pour prier. En marchant, nous sommes arrivés dans un endroit dont j’ignore le nom ; une femme m’a ordonné de la suivre. Nous sommes rentrées dans une maison où se trouvaient deux hommes. La femme leur a demandé s’il fallait me tuer et les hommes ont répondu de me laisser, et que je serais tuée par d’autres.

Quand la femme m’a lâchée, j’ai immédiatement couru pour rattraper les autres et j’avais surtout peur que les hommes changent d’avis. J’ai rejoint les autres qui gardaient mes enfants et plus tard, nous nous sommes séparés.
Mes enfants et moi avons continué notre chemin. La nuit, nous nous sommes couchés dans une bananeraie.
Le lendemain, nous avons pris la route pour Kabgayi. Nous sommes allés nous réfugier à l’évêché, où il y avait beaucoup d’autres Tutsi.

Dans notre nouveau refuge, les Interahamwe venaient presque chaque jour pour prendre les gens qu’ils allaient tuer. Nous avons vécu dans cet endroit pendant environ un mois, en attendant notre tour.
Au moment où on avait annoncé qu’il fallait achever tous les réfugiés qui se trouvaient dans cette demeure, les Inkotanyi sont arrivés et nous ont sauvés cette nuit-là. Ils nous ont conduits à Ririma, où nous vivions dans les maisons des Interahamwe qui s’étaient enfuis.

Nous sommes rentrés chez nous en 1996. Nous avons d’abord vécu dans une maison usurpée. Puis un prêtre nommé Vieko nous a aidés en construisant un village dans lequel j’ai pu recevoir une maison.

Je cultive nos champs comme je peux et je fais louer le reste des terres.
Pour le moment, je vis avec mes quatre enfants ; les deux plus petits sont à l’école primaire, tandis que les plus grands n’ont pas voulu poursuivre leurs études.

Je n’ai pas encore eu l’occasion de faire un dépistage du VIH/SIDA ; je ne sais donc pas si je l’ai attrapé.

Je bénéficie d’une carte de soins de santé octroyée par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide).
J’adhère à l’association ABISHYIZEHAMWE (Association des victimes de viols). Les membres de cette association s’entraident, se remontent le moral et font des travaux champêtres dans les champs collectifs des membres.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.